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AgressionL'entartage de Calmy-Rey ne fait rire personne

Le sexagénaire genevois qui a violemment entarté l'ex-conseillère fédérale ne sera pas inquiété par la justice, car Micheline Calmy-Rey ne portera pas plainte. Mais la sanction est unanime tant du côté du public que des élus fédéraux.

par
Benjamin Pillard
Ludovic Rocchi
Keystone

La vidéo de 40?secondes fait le tour du Web depuis que le site du «Matin» a révélé son existence hier à midi. On y reconnaît les abords de l'Alhambra, salle de spectacle située en vieille ville de Genève. Il est passé 20?h?30 lundi soir, l'ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, 66?ans, s'apprête à quitter les lieux. Elle n'a pas voulu bénéficier d'une protection rapprochée comme elle en a le droit. Soudain, un homme de 60?ans, l'interpelle, un casque de scooter suspendu à son bras gauche.

«Je suis Eric Dougoud. Vous venez de donner une conférence au Festival du film sur les droits humains. Mais dans l'affaire BCGe, vous avez violé 9 articles sur 30 de la Convention européenne des droits de l'homme…» Le visage de la Genevoise se crispe: «Moi? Je n'ai rien violé du tout!» «Ah non?» Tout en continuant de la regarder dans les yeux, le sexagénaire se sert de sa main droite pour empoigner une large part de forêt noire, dissimulée dans le casque de scooter. Avant de la flanquer violemment contre le visage de l'ancienne présidente de la Confédération. Estomaquée, Micheline Calmy-Rey lâche un son furtif, tout en faisant deux pas en arrière. Sa tâche accomplie, l'agresseur quitte le trottoir, lance un dernier regard à l'entartée avant que des badauds le prient de déguerpir.

«J'assume le geste bien sûr, explique l'entarteur, j'y ai même longuement réfléchi.» Tout en précisant avoir été inspiré par «l'enfarinage» de François Hollande le 1er février dernier. «Après l'entarteur, l'enfarineur», a-t-on entendu, reprend Eric Dougoud. Je me suis dit qu'il pourrait y avoir des «emmerdeurs», à coup de bouse de vache bio, mais j'y ai finalement renoncé.» Mais pourquoi l'avoir entartée avec une telle virulence? «Mon geste peut paraître violent mais il ne l'était absolument pas, reprend l'agitateur. Je n'ai rien contre elle en particulier, si ce n'est qu'elle est l'une des instigatrices de la débâcle de la Banque cantonale genevoise (BCGE).»

Depuis 20?ans, Eric Dougoud se dit victime de l'établissement, qui serait à l'origine de la faillite du «New Morning», club de jazz renommé devenu discothèque du Tout-Genève, dont l'homme était le dernier propriétaire. Depuis les révélations publiques des déboires de la banque sept ans plus tard, l'agitateur se montre hanté par l'affaire. L'acquittement le mois dernier des trois ex-dirigeants de la BCGe accusés de gestion déloyale et d'escroquerie lui reste en travers de la gorge.

Il n'a fait rire personne

Le sexagénaire genevois ne sera pas inquiété par la justice, car le type d'agression qu'il a commis se poursuit uniquement sur plainte et Micheline Calmy-Rey se refuse à s'abaisser à ce niveau (voir ci-contre). Mais la sanction est unanime tant du côté du public (lire en page 22 un extrait de l'avalanche de commentaires postés sur notre site), que des élus fédéraux qui ont réagi à chaud à la vidéo montrant la socialiste genevoise violemment entartée.

Le geste choque et inquiète. «Cet acte est agressif et de mauvais goût, insiste Christian Levrat, président du Parti socialiste. L'auteur s'en prend lâchement dans la rue à une retraitée de la politique. Voilà qui renforce le sentiment d'une dégradation des mœurs politiques. Il faut donc sévir contre ce genre d'actes.»

Pour Christophe Darbellay, président du PDC, «ce type de violence n'est pas acceptable, estime-t-il. Hélas, nous recevons tous de plus en plus de menaces diverses de la part de quérulents. J'y vois le signe d'une perte générale du respect de l'autorité. Je suis pour rester zen et continuer à voir les politiciens de ce pays se balader librement dans la rue. Mais je crains qu'un jour l'un de nous ne soit gravement agressé»

Ueli Leuenberger, président des Verts, pointe du doigt le mauvais exemple donné par certains politiciens: «Ce geste violent est inquiétant, mais pas forcément étonnant quand un politicien comme Eric Stauffer veut donner des leçons de morale et finit par jeter un verre d'eau à la figure d'un adversaire politique». Décidément, l'entarteur de Genève n'aura fait rire personne.

Les limites de l'entartage

Par LUDOVIC ROCCHI, Journaliste

Agresser une retraitée le soir dans la rue, voilà qui ne fait rire personne. Les réactions à la mésaventure subie lundi soir à Genève par Micheline Calmy-Rey le montrent bien: nul ricanement, à part celui de l'auteur de l'agression, pour se dire qu'après tout MCR n'a pas volé son poing enrobé de chantilly dans la figure.

Le pauvre type qui a préparé son coup contre l'ex-élue genevoise ne mérite donc en rien le titre d'«entarteur». Ceux qui ont inventé le genre s'efforcent au moins de donner un peu de sens et d'élégance à leur geste. Dans le cas du sexagénaire genevois hanté par son passé personnel, on ne distingue aucun message. Et les images de sa vidéo postée sur Internet – il vaudrait mieux se dépêcher de l'oublier! – révèlent toute la violence et la lâcheté de son geste.

Micheline Calmy-Rey réagit avec une sagesse qui force le respect. Non, elle ne va pas s'abaisser à porter plainte contre un «stupide bonhomme» qui est à peu près parti en courant. Non, elle ne va pas cesser de se balader librement à Genève et ailleurs. Une manière de défendre cette particularité suisse, qui veut qu'on peut croiser un ministre dans la vie de tous les jours.

Cette humanisation de la politique doit se mériter et se cultiver. Du côté des citoyens comme de celui des élites. A Genève, ce rite du respect semble particulièrement difficile à tenir en ce moment. Avec de vulgaires bagarreurs comme Mark Muller ou Eric Stauffer comme autant d'exemples à ne pas suivre. Qu'on se le dise: la tolérance doit être nulle face à tout geste déplacé pour que ne se banalise pas la violence en démocratie.

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