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FootballL'étrange petit jeu de Majid Pishyar

Un acompte du président servettien a stoppé hier la procédure de faillite entamée par Cleantonic. Mais d’autres créanciers s’impatientent, à l’image de Christian Python, responsable sécurité du stade et du club.

par
Mathieu Aeschmann et Valérie Duby
Keystone

Dans un de ces effets d’annonce qu’il affectionne tant, Majid Pishyar a contré hier la volonté de la société de nettoyage Cleantonic d’engager une demande de faillite sans poursuite préalable à l’encontre du Servette FC. En réponse aux révélations de la Tribune de Genève et via son site Internet, le président grenat reconnaissait d’abord «accuser un retard de paiement de quelque 86 000 francs» au bénéfice de Cleantonic, avant de révéler le règlement, en date du 2 février, d’un acompte de «30 000 francs conformément à leur demande du 27 janvier». Devant ce virement salutaire, Me Cédric Berger, avocat de Cleantonic, annonçait logiquement dans l’après-midi qu’il renonçait à sa démarche en justice.

Comment interpréter cette étrange passe d’armes économico-médiatique? Majid Pishyar a-il besoin de se sentir dans les cordes pour enfin s’acquitter des factures en suspens? Dans l’entourage du club genevois, de nombreuses langues se délient pour évoquer les étranges méthodes de paiement et le marchandage de l’homme d’affaires iranien. Jeu de patience, sous-enchère puis échelonnement des versements, la pratique confine à «une guerre de tranchées économique» qui mène fatalement à l’épuisement et, parfois, au renoncement.

Par respect pour la SFL Or le renoncement n’apparaît pas au vocabulaire de Christian Python. Responsable de la sécurité du Stade et du club depuis 2003 (avec une pause durant l’ère Marc Roger), l’homme aime son métier, le Servette et le Stade de Genève. Dimanche, il se rendra à Berne avec deux collaborateurs «à bien plaire et uniquement par respect pour la Swiss Football League». Car comme d’autres créanciers, la société Python Sécurité souffre de factures impayées. «Le total se monte à environ 103 000 francs, détaille l’entrepreneur. Il recoupe des frais de matches ainsi que mon mandat de chargé de sécurité du stade. J’ai entamé une action en poursuite à la fin de l’année à laquelle Majid Pishyar vient de s’opposer.»

A l’heure de détailler «les factures oubliées» par le Servette, une tendance se dégage. Elle semble indiquer que le début des vraies difficultés de trésorerie remonte au mois d’octobre. «Hormis le match amical Côte d’Ivoire-Israël en août, les créances se situent entre octobre et décembre, explique Christian Python. Il s’agit du mandat fixe de gestion, des matches à l’extérieur et des venues de Sion et Young-Boys ou encore de l’amical entre Benfica et Galatasaray. La situation pour moi devient intenable car si je n’assure pas mes services les jours de match, le public va m’en vouloir. Et pourtant je perds de l’argent. C’est scandaleux de profiter ainsi de mon entreprise.»

Reste à savoir comment cet «habitant du Stade» a tenté de négocier une sortie de crise avec le président servettien. «J’ai eu deux discussions avec Majid Pishyar. Le dialogue fut courtois car l’homme sait ménager la confiance.» Un numéro de charme qui se transforme ensuite en guerre des chiffres avec l’administrateur du club Cédric Tonoli. «Il a commencé à exiger que je baisse mes tarifs comme s’il avait l’impression que je volais le club, explique Christian Python. Tonoli est venu vers moi avec des graphiques, prétextant que Majid Pishyar ne comprenait pas que le match contre le LS soit facturé moins cher que celui contre Bâle alors que l’affluence était supérieure. Or, il oublie que la venue de GC trois semaines plus tôt avait créé des problèmes. J’ai donc fait bosser mes gars avec trois bouts de ficelles pour monter un dispositif validé par la police. Ce jour-là, l’équipe a perdu mais la sécurité a gagné; qui plus est à un prix imbattable. En gros, vous sauvez les meubles devant l’incompétence de la direction. Et celle-ci vous remercie en vous traitant de voleur.»

Contacté pour réagir à l’amertume d’un de ses plus anciens prestataires, le Servette FC n’a pas cherché à nier sa politique de négociation. «Nous avons fait une proposition à Python Sécurité. Mais le président doit contracter les coûts un maximum étant donné le manque de liquidités, explique Cédric Tonoli. Car force est de constater que ce que l’on paye est trop cher. Nous essayons donc de rationaliser, de revoir à la baisse tous les tarifs. Le club verse quand même des sommes faramineuses et aucun de nos prestataires met de la pub chez nous! Dans la vie, les renvois d’ascenseur, cela existe!» A croire qu’en ce moment pour Majid Pishyar, assurer gratuitement la sécurité de supporters en déplacement constitue déjà une prestation «trop chère».

L’urgence de tomber le masque

La peur s’est emparée du Servette de l’insaisissable Majid Pishyar. Elle se propage en écho au récent traumatisme xamaxien et fait planer le spectre d’une nouvelle faillite. Or Majid Pishyar n’est ni Marc Roger, ni Bulat Chagaev. Celui-là n’a-t-il en effet pas œuvré pendant trois ans pour redorer le blason servettien pendant que ceux-ci usaient que de quelques mois pour tout détruire?

Malheureusement pour Servette, ces vérités du passé s’effritent devant l’analyse des six derniers mois. Dans sa gestion de l’intersaison, l’Iranien avait déjà donné des signes de frilosité. Puis le vice-président Robert Hensler démissionna, intriguant aveu d’impuissance ou de méfiance.

Il est question aujourd’hui de charges sociales oubliées et de créanciers en file indienne. Une spirale connue que Majid Pishyar aime agrémenter d’inattendues volte-face. L’homme marchande, spécule, fait le mort. Il pousse à bout ses créanciers puis efface une partie de son ardoise lorsque le couperet menace. Stratégie harpie ou tropisme culturel, ce poker menteur n’a que tro p duré. Majid Pishyar doit désormais tomber le masque. Soit il possède les moyens de ses ambitions et le prouver devient vital. Soit sa fortune présumée est un leurre qu’il s’agit d’avouer. Quelle qu’en soit sa nature, une prise de position claire légitimerait enfin ses appels à l’aide. Car en cultivant l’ambiguïté derrière les formules éculées du complot collectif, Majid Pishyar ne fait que réveiller les fantômes du passé.

MATHIEU AESCHMANN Journaliste

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