Inégalités: L'évolution a fait les machos
Publié

InégalitésL'évolution a fait les machos

Féministe et darwiniste, Peggy Sastre défend des positions atypiques sur les rapports de genre. Selon elle, les femmes ont consenti à leur domination.

par
Cléa Favre
Selon Peggy Sastre, les inégalités s’expliquent par des stratégies reproductives différentes entre hommes et femmes.

Selon Peggy Sastre, les inégalités s’expliquent par des stratégies reproductives différentes entre hommes et femmes.

Natacha Nikouline

Elle est spécialiste de Darwin et de Nietzsche. Docteure en philosophie, elle applique la théorie de l’évolution aux questions de genre. Malgré le titre de son dernier livre – «La domination masculine n’existe pas» paru aux Editions Anne Carrière –, elle se revendique féministe. Entretien avec Peggy Sastre.

Vous écrivez qu’un système oppresseur, vertical et unilatéral n’existe pas. Juste une provocation?

Non, la domination masculine telle qu’on la pense habituellement n’existe pas, effectivement. Il ne s’agit pas d’un complot organisé par et pour les hommes et dans lequel les femmes n’auraient qu’à ramasser les miettes.

Votre livre parle d’écarts salariaux, de harcèlement sexuel, de viol. N’est-ce pas paradoxal?

Non, car si la théorie d’une oppression binaire est trop simpliste, il existe un système – complexe et issu de dynamiques réciproques – dans lequel les hommes ont à la fois le monopole du pouvoir et de la violence. Ils en sont d’ailleurs les premières victimes, puisque ce sont eux majoritairement qui meurent en raison de la brutalité sous toutes ses formes. Ils sont aussi les plus vulnérables: les hommes sont surreprésentés parmi les SDF ou les détenus. Les femmes, si elles subissent un plafond de verre, ont également sous les pieds un plancher de verre qui les soustrait majoritairement à l’extrême pauvreté.

Pour vous, si les hommes ont le pouvoir, c’est parce que les femmes l’ont bien voulu. Peut-on vraiment souhaiter être dominé?

Il ne s’agit évidemment pas d’une volonté consciente. Je me place dans une perspective évolutive, donc à très long terme. Et avec cette focale, on se rend compte que, d’un point de vue reproductif, les hommes sont incités au gâchis: ils sont fertiles de la puberté à la mort, ont une quantité considérable de spermatozoïdes… Ce qui les pousse vers la prise de risque. Les femmes, elles, ont une période de fécondité réduite, la grossesse et l’accouchement sont dangereux, l’investissement parental est très lourd. Ce qui les amène à la prudence. Cela les arrange donc que ce soient les hommes qui prennent les risques, notamment pour les protéger. Elles en ont profité.

N’est-ce pas réducteur de tout expliquer par la reproduction?

Certes, mon livre ne parle que de cela. Notamment parce que les approches darwiniennes des questions de genre sont minimisées, voire diabolisées. Mais évidemment que les interprétations socioculturelles sont aussi valables.

Vous décrivez des hommes avides de compétition, de partenaires sexuelles diverses, de relations de courte durée et des femmes compatissantes, soumises, peu demandeuses de rapports sexuels. C’est très caricatural…

Les caricatures ont toujours un fond de vérité. Il ne faut pas oublier que nos modes de vie ont radicalement changé depuis 300 ans. Ce qui est un temps extrêmement court au regard de l’évolution. Auparavant, notre environnement orientait essentiellement l’humanité vers la survie et rien d’autre. Il y avait seulement quelques clans rassemblant quelques centaines de milliers d’individus. Aujourd’hui, nous sommes passés à un environnement prospère, surpeuplé, où la reproduction n’est plus aussi cruciale et où les femmes peuvent passer plus de la moitié de leur existence hors fécondité. C’est quelque chose d’absolument neuf dans l’évolution.

Comprenez-vous que votre analyse darwinienne appliquée à la violence conjugale par exemple peut choquer?

J’explique que la violence conjugale est animée par la jalousie et la peur de l’homme d’avoir investi des ressources considérables pour une descendance qui ne sera pas la sienne. Elle est un moyen pour lui de contrôler la capacité reproductive de la femme. Mais expliquer ne signifie pas justifier ou excuser: bien sûr que la violence conjugale est dramatique.

Même chose pour le traumatisme dû à un viol que vous attribuez au risque d’une grossesse non désirée…

Cela peut choquer parce qu’aujourd’hui les femmes maîtrisent de mieux en mieux leur fécondité et que la grossesse est perçue uniquement comme positive. Mais même encore aujourd’hui, dans certaines régions, tomber enceinte peut être horrible à bien des égards: risque de mourir en couches, perte d’autonomie… Dans les pays pauvres, la grossesse fait partie des premières causes de mortalité des femmes.

En expliquant les différences entre hommes et femmes par la biologie, la nature, vous rendez impensable le changement, non?

C’est ce qu’estiment la plupart des féministes. Mais cela vient d’une méconnaissance de la biologie qui n’est absolument pas fixe et déterministe. En fin de compte, tout est lié à notre environnement. Si celui-ci change durablement, nos organismes se modifient. Par conséquent, si l’on change le contexte, on nous change aussi. Je pense que mon féminisme est plus efficace: il s’agit de poser le bon diagnostic pour être en mesure de traiter la maladie.

Votre opinion