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locarno«L'expérience Blocher», un strip-tease très maîtrisé

Le documentaire de Jean-Stéphane Bron sur Christoph Blocher a été présenté hier. «Le Matin» a assisté à la projection. Critique.

par
Ludovic Rocchi et Jean-Claude Péclet

Hier soir, au Festival du film de Locarno, la grande première du documentaire tant attendu a eu lieu en présence de Christoph Blocher lui-même. Bien camouflé dans la foule des milliers de spectateurs, il avait l'air détendu, assis au côté de sa femme, Silvia. Repérés aussi parmi les nombreux VIP, ses plus proches complices de l'UDC Toni Brunner et Christoph Mörgeli. Même Martin Ebner avait fait le déplacement. Les ex-conseillers fédéraux Ruth Dreifuss et Kaspar Villiger figuraient aussi en bonne place. A l'heure où nous mettions sous presse, la projection publique se poursuivait, mais les médias ont pu voir le film la veille. Alors regardons-y de plus près.

Le pari de «L'expérience Blocher» était risqué. Le résultat est plutôt réussi au niveau cinématographique. Des images fortes, intimistes. Un montage habile, ponctué de nombreuses scènes où l'on suit en voiture Christoph Blocher et son omniprésente épouse. Mais ce choix d'une caméra branchée en continu dans l'habitacle du véhicule du plus puissant politicien de Suisse fait parfois tourner en rond le film de Jean-Stéphane Bron.

Le documentaire de 100 minutes n'aurait toutefois pas existé si Blocher n'avait pas accepté ce dispositif dans sa voiture. C'est en tout cas ce que le réalisateur romand avoue: «Je voulais trouver un lieu d'observation privilégié, où je pourrais l'observer sur un temps long, où il serait contraint de s'abandonner.»

Le problème, c'est que le vieux lion UDC a trop de métier et de talent de comédien pour véritablement se lâcher. Il annonce d'ailleurs la couleur au début du film, dans une scène où il explique au réalisateur qu'il va pouvoir accumuler beaucoup d'images, mais qu'il fera couper au montage ce qu'il juge confidentiel. Une possibilité à laquelle il n'a finalement pas eu recours, a expliqué le réalisateur en conférence de presse. «Je ne dirai pas comment Christoph Blocher a réagi en découvrant le film, cela fait partie du «secret médical». Ce que je peux dire, ajoute Jean-Stéphane Bron, c'est qu'il n'a demandé aucun changement, et que la proximité créée par le tournage ne m'a pas amené à m'autocensurer.»

De ce strip-tease très maîtrisé émergent tout au plus quelques scènes où on le voit discuter avec sa femme de la qualité de ses apparitions publiques, et elle le trouve toujours bon. Lui aussi d'ailleurs se trouve bon, avec cette suffisance propre à un homme entré dans l'Histoire et qui n'a plus grand-chose à prouver. Cette balade avec les Blocher, tournée principalement pendant les élections fédérales de 2011, est ponctuée d'images d'archives et de commentaires du réalisateur. Bron y livre sa vision de l'ascension irrésistible de l'homme d'affaires et du leader politique. Il tente aussi quelques mises en perspective psychologiques, évoquant quelques rêves que Blocher lui a confiés, ou remontant à l'enfance du fils de pasteur, comme sa nostalgie pour le cimetière de Laufen, où il se réfugiait. Pour le réalisateur, Christoph Blocher est «un homme seul, dans ce qui pourrait ressembler à un bunker, ou un mausolée».

Rares confidences

Mais les confidences sont rares et mesurées, quand bien même le couple Blocher a, par exemple, accepté de se faire filmer dans une chambre d'hôtel – madame au lit, pendant que monsieur calme son insomnie. Ou en train de chanter un air du «Barbier de Séville» dans leur château de Rhäzüns (GR). Une scène collector, où Blocher ironise sur son envie de vivre comme un «prince du Moyen Age». Troublant aveu du tribun qui soigne son image proche du peuple et qui a toujours refusé jusqu'ici que les médias l'exposent dans sa vie de châtelain. L'effeuillage s'arrête toutefois là. Et, comme le dit lui-même Bron à la fin de son film, on doit se résoudre à laisser Blocher «à ses secrets et à ses ombres». Il développe en conférence de presse: «Il aurait été idiot de faire un film pour ou contre Blocher. Enquêter n'est pas mon métier. Si j'investigue quelque chose dans ce film, c'est sa part d'ombre.» Ce qui explique sans doute que l'on reste un peu sur sa faim.

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