Actualisé 22.02.2020 à 14:19

L'histoire de la plus célèbre des Femen a été dessinée en Suisse

BD

C'est à Sierre, dans une résidence d'auteurs, que Thomas Azuélos a réalisé les planches d'un album consacré à la militante Inna Shevchenko.

par
lematin.ch
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Inna Shevchenko (ici à Madrid en 2013) est devenue une figure majeure du mouvement Femen en Ukraine au début des années 2010. Elle a fui son pays en 2013 et demandé l'asile politique à la France.

Inna Shevchenko (ici à Madrid en 2013) est devenue une figure majeure du mouvement Femen en Ukraine au début des années 2010. Elle a fui son pays en 2013 et demandé l'asile politique à la France.

AFP
Dans le premier tome de la BD, «Prénom Inna», on la découvre d'abord à 6 ans, dans une Ukraine qui, sept ans après la chute du Mur, vit dans un profond dénuement et où une barre de Bounty est vue comme une fête par les enfants.

Dans le premier tome de la BD, «Prénom Inna», on la découvre d'abord à 6 ans, dans une Ukraine qui, sept ans après la chute du Mur, vit dans un profond dénuement et où une barre de Bounty est vue comme une fête par les enfants.

Thomas Azuélos/Ed. Futuropolis
À 14 ans, Inna est marquée par la révolution orange dans son pays et en arbore fièrement la couleur.

À 14 ans, Inna est marquée par la révolution orange dans son pays et en arbore fièrement la couleur.

Thomas Azuélos/Ed. Futuropolis

Son visage a fait le tour du monde. Mais pas seulement. Ses seins aussi. Inna Shevchenko a fait partie des toutes premières Femen ukrainiennes, ce mouvement de femmes qui utilisent leur corps pour défendre la condition féminine dans des actions choc. En 2013, elle et les autres Femen ont dû quitter leur pays où elles font l'objet de poursuites criminelles. Inna a alors demandé l'asile politique en France où elle continue à se battre contre toutes les formes d'oppression.

Aujourd'hui, âgée de 29 ans seulement, elle a choisi de raconter sa jeunesse en Ukraine pour expliquer comment elle est devenue Femen. Elle a décidé le faire dans une BD, qu'elle a coécrite avec le scénariste Simon Rochepeau et qui est dessinée par Thomas Azuélos. Ce dernier, 48 ans, nous raconte comment il s'est retrouvé dans cette aventure et pourquoi ce Marseillais a réalisé ses planches à Sierre, en Valais.

«Un militantisme qui m'a intéressé»

«Inna s'est adressée à Futuropolis pour fait part de son envie de BD. Mon éditeur, sans doute parce que j'avais réalisé chez lui «Le fantôme arménien»», a pensé à moi pour dessiner l'album et m'a présenté à elle», raconte Thomas Azuélos. «Ma connaissance des Femen à l'époque était celle d'un peu tout le monde. Mais j'avais compris qu'elles avaient donné un coup de pied dans la fourmilière et créé une nouvelle forme de militantisme. Et cela, ça m'a intéressé et je me suis lancé dans l'aventure.»

Le cadre de ce récit en deux tomes est alors rapidement posé: raconter le parcours d'Inna de son enfance jusqu'à la première fois où elle manifestera seins nus. «Elle était d'ailleurs d'abord opposée à cette pratique, mais vous découvrirez cela dans le 2e tome.» Pour dessiner l'histoire de la jeune femme, Thomas Azuélos s'est basé sur des photos de famille fournie par elle et par de la documentation ramenée d'Ukraine par le scénariste Simon Rochepeau. «Moi, je n'y suis pas allé. La question s'est posée, mais les tensions avec la Russie et le couvre-feu en vigueur là-bas rendaient le voyage compliqué.»

Un crayon pour passer de la dureté à la douceur

Principale difficulté pour le dessinateur: représenter Inna à différents âges. «J'ai, dans un premier temps, essayé de rester le plus fidèle aux photos, mais ensuite, c'est devenu mon personnage, l'héroïne de l'album, qui ne ressemble plus forcément totalement à Inna. Je n'ai pas dessiné son grain de beauté près du nez, par exemple.» Thomas Azuélos a également privilégié le crayon gris, la couleur n'apparaissant que par touches. «Le crayon gris me permet de passer de la dureté d'un mur de HLM à la douceur des joues d'Inna: je me suis plus intéressé à la matière qu'à la couleur, qui sert à mettre en lumière des choses importantes, comme peut l'être une barre de Bounty pour des enfants ukrainiens ou une paire d'Adidas rouges. Je peux aussi me permettre ce gris car les séquences de ce tome se déroulent principalement en hiver et dans des environnements hostiles.»

Dans la Villa Ruffieux

C'est pourtant dans un tout autre cadre que Thomas Azuélos a dessiné ses planches. «Je les ai en effet réalisées au printemps et en été 2019, à Sierre, devant un magnifique paysage de montagnes.» Car le dessinateur a pu bénéficier d'un séjour dans la Villa Ruffieux, qui sert de résidence d'artistes dans la ville valaisanne depuis 2011. Des créateurs de tous ordres peuvent venir y travailler, ne se concentrant que sur leur art. C'est ce que recherchait Thomas. «J'habite Marseille, j'ai une famille avec quatre enfants et, ayant pris du retard, j'avais besoin d'un lieu plus retiré pour me consacrer à mes planches. J'ai déposé ma candidature, elle a été acceptée.»

Concrètement, lors de ses trois différents séjours (il retournait tout de même régulièrement à Marseille retrouver les siens), le dessinateur marchait le matin sur les hauts de Sierre avant de se mettre à sa table à dessin. «J'avais ma chambre, une cuisine collective où les artistes présents viennent se faire à manger. On ne se soucie que de cela: de faire ses courses et sa lessive. Tout le reste, on n'a pas à s'en occuper. C'est très confortable et ça permet d'avancer.»

Une histoire se déroulant à Sierre

L'auteur a ainsi découvert la Suisse, où il n'était jamais venu. «Y a-t-il du Sierre dans l'Ukraine d'Inna que j'ai dessinée? À priori non, vu que le décor est tout de même très différent. Mais peut-être qu'inconsciemment, il y a quelques détails... En revanche, mon séjour m'a inspiré un scénario, qui se passe dans les environs, autour du Château Mercier. On verra si le projet se concrétisera.»

En attendant, Thomas Azuélos termine le 2e tome de «Prénom Inna», qui devrait sortir cet automne. Après avoir découvert les frustrations d'une Inna gamine dans une Ukraine déliquescente, la prise de conscience politique qu'elle a à l'adolescence et ses premiers engagements, le lecteur l'abandonne à la fin du premier volume alors qu'elle est admise à l'Université de Kiev. Pour savoir comment elle est devenue Femen, il faudra donc patienter quelques mois.

Michel Pralong

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