Attentats du 13 novembre - La «course contre la montre» pour identifier les victimes
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Attentats du 13 novembreLa «course contre la montre» pour identifier les victimes

Une commandante française raconte comment elle a travaillé à identifier les victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015.

Les attentats du 13 novembre ont fait des centaines de victimes.

Les attentats du 13 novembre ont fait des centaines de victimes.

AFP/Photo d’archives

Le soir du 13 novembre 2015, Perrine Rogiez-Thubert commence «la nuit la plus longue» de sa vie. Elle va durer dix jours. Six ans plus tard, cette policière chevronnée de l’identité judiciaire se souvient de son «apaisement» d’avoir «rendu un corps» à chaque parent.

Quand un premier kamikaze fait exploser sa ceinture aux abords du Stade de France, la commandante à la préfecture de police de Paris assiste, dans l’enceinte, au match amical de football France-Allemagne. Elle a reçu sa place de la Lufthansa, en remerciement de sa participation à l’identification des victimes du crash de l’A320 de la Germanwings, précipité sept mois plus tôt dans les Alpes par le copilote de l’appareil.

«Les informations arrivent au compte-gouttes»

Exfiltrée du stade à la mi-temps avec plusieurs de ses collègues, elle se replie au siège de l’Identité judiciaire (IJ), près du 36, quai des Orfèvres. «Les informations arrivent au compte-gouttes», mais rapidement «nous savons que nous faisons face à un attentat multiple avec plusieurs zones qu’il va falloir couvrir», rembobine-t-elle.

Des renforts arrivent de Versailles et d’autres services territoriaux de l’identité judiciaire, mais aussi d’Ecully (Rhône), le siège de la police technique et scientifique en France. «On sait déjà qu’il va y avoir du travail pour plusieurs jours, plusieurs nuits», rapporte Perrine Rogiez-Thubert, qui a secondé la coordination des effectifs parisiens.

Saint-Denis, les terrasses, le Bataclan: les blouses blanches de l’IJ sont envoyées sur les différents sites par équipes de trois; deux pour photographier et faire le plan des lieux; la troisième pour rechercher et prélever les traces et indices, notamment balistiques.

Intrusion

À son arrivée dans la salle de spectacle, la commandante, qui a examiné plus de 1000 cadavres en vingt-deux ans de carrière, se souvient d’une «scène de guerre» et d’un «premier sentiment, la désolation». Sur son téléphone, des SMS lui souhaitent un joyeux anniversaire, comme pour la tirer d’un cauchemar.

Puis, très vite, le «technique» prend le dessus et «sert de paravent». Avec une double urgence: identifier les kamikazes pour faire avancer l’enquête et identifier les victimes pour répondre aux familles. Pour cette seconde mission, une cellule d’identification des victimes de catastrophes (IVC), un protocole imaginé par la gendarmerie en 1992 après le crash du mont Saint-Odile, est ouverte.

Ses membres se divisent en deux unités. La première, dite «ante mortem», recueille auprès des proches des disparus des éléments d’identification comme des bilans opératoires, des photographies de tatouages ou le nom du dentiste.

«C’est la mission la plus difficile. Il y a une immersion dans leur vie privée, presque une intrusion, mais qui est obligatoire», explique Perrine Rogiez-Thubert. La seconde, dite «post mortem», installée à l’Institut médico-légal (IML) de Paris, examine les corps et tente de «retrouver les éléments anatomiques qui pourraient permettre une corrélation».

«Course contre la montre»

S’engage alors «une course contre la montre», se remémore la policière, avec «une pression hiérarchique, médiatique, politique». Et bien sûr les proches des disparus, qui saturent le numéro vert mis en place par les autorités.

Alors Premier ministre, Manuel Valls se souvient de leurs apostrophes lorsqu’il a visité l’IML au lendemain des attaques. «Vous avez le désespoir de certaines familles, la dignité d’autres, la colère, vous avez toutes les réactions, elles sont profondément humaines.»

«On a dit qu’on a été longs», déplore Perrine Rogiez-Thubert, mais «il y a des délais incompressibles d’identification qui n’ont pas forcément été intégrés par tout le monde». «Pour identifier une victime, surtout dans un contexte comme celui-ci, en catastrophe ouverte, il faut une identification scientifique, pas une identification visuelle», ajoute-t-elle.

Pas de corps non réclamé

Les policiers de l’IJ se concentrent sur l’un des trois éléments propres à chacun: ADN, empreinte digitale ou empreinte dentaire. «Si vous faites un prélèvement ADN, il faut un ADN de comparaison, si vous faites un prélèvement dentaire, il faut une radio, connaître le nom du dentiste de la victime», énumère la policière.

Sa plus grande crainte, celle d’un corps non réclamé, ne s’est pas produite. «C’était des gens majoritairement jeunes avec des proches, des familles, des voisins, des employeurs pour s’inquiéter de ne plus les voir», souligne-t-elle. La «pression retombe» de retour chez elle, après dix jours passés à l’IML «avec un sentiment d’apaisement d’avoir pu identifier toutes les victimes, d’avoir rendu un corps aux parents».

Le 13 juillet 2016, elle est décorée par son directeur pour la remercier de son travail huit mois plus tôt. Elle lui glisse: «La dernière fois que l’on m’a remerciée, ça a été les attentats.» Le lendemain, elle s’envole pour Nice pour identifier les 86 corps écrasés sur la promenade des Anglais.

(AFP)

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