CERN: «La crainte de fin du monde existait, il ne fallait pas l’ignorer»
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CERN«La crainte de fin du monde existait, il ne fallait pas l’ignorer»

Le grand collisionneur du CERN entrait en action il y a dix ans, avec la peur qu'il engendre une apocalypse. James Gillies était alors en première ligne. Le porte-parole de l’époque raconte.

par
Renaud Michiels
Dans les entrailles du grand collisionneur du CERN, mis pour la première fois en fonction le 10 septembre 2008.

Dans les entrailles du grand collisionneur du CERN, mis pour la première fois en fonction le 10 septembre 2008.

AP/CERN

Le grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN a aujourd’hui dix ans jour pour jour. Or le 10 septembre 2008, sa mise en fonction était entourée de craintes. Le sujet était même de toutes les discussions. L'angoisse majeure? Elle était portée par une poignée de théoriciens du chaos affirmant que le LHC allait engendrer un minitrou noir, qui grandirait et avalerait toute la matière alentour, le CERN, Genève, puis la planète entière. Bref: rien de moins que l’apocalypse.

Il y a dix ans, James Gillies était le responsable communication du centre de recherche basé à Genève. Il était en première ligne pour répondre au flot de questions des journalistes. Comme pour élaborer une stratégie pour rassurer l’opinion. Aujourd’hui membre de l’unité de planification stratégique et d’évaluation du CERN, il s’en souvient comme d’une période «unique».

James Gillies, combien de journalistes vous ont demandé si le LHC allait entraîner la fin du monde il y a dix ans?

Il y en a eu pas mal… Même si, au CERN, nous sommes aussi en contact avec de nombreux journalistes scientifiques qui avaient des interrogations bien différentes.

Dans votre entourage, lors de rencontres privées, on vous questionnait aussi sur l’apocalypse?

Oui, parfois, bien sûr. L’histoire du trou noir était de toutes les discussions à l’époque. Une crainte de fin du monde existait, il ne fallait pas la nier.

C’était même devenu un sujet mondial. Aviez-vous été surpris par l’ampleur de la peur engendrée par la mise en fonction du LHC?

Oui et non. Oui, car c’était quand même unique. Non car des craintes liées aux collisionneurs s’étaient déjà manifestées par le passé, par exemple dans les années 90 aux États-Unis. La grande différence, en fait, c’est que les réseaux sociaux n’existaient alors pas. Pour le LHC, ils ont joué un énorme rôle d’amplificateurs. Mais il faut aussi se rappeler que la grande majorité de la population était restée très rationnelle.

Quand le CERN a-t-il compris qu’il faudrait communiquer, expliquer, rassurer?

Assez tôt, en fait. Personnellement je me souviens d’avoir lu «Anges et Démons», de Dan Brown, en 2000. (Dans lequel le CERN produit de l’antimatière, N.D.L.R) Il y a eu bien d’autres exemples de fictions par la suite montrant que l’idée que le CERN puisse être dangereux existe dans la culture populaire.

Alors comment avez-vous tenté d’éteindre les craintes autour du LHC?

Il y a bien sûr eu des expertises pour évaluer sa sécurité. Mais notre premier argument était le fait que le LHC ne fait rien qui ne se passe pas dans la nature. Sinon le CERN a été plutôt proactif, il me semble. Dès 2004-2005 nous avions par exemple des réponses aux questions du public sur notre site Web. L’idée générale, pour moi, c’est de se dire que le monde va en parler. Alors mieux vaut faire partie de conversation. Ou mieux encore, si possible, l’idéal est de mener cette conversation.

Comment étaient perçues les peurs par les chercheurs, à l’interne? Comme incompréhensibles? Ridicules?

Oui, parfois, forcément. Reste que le CERN s'est toujours voulu ouvert, honnête, transparent. Certains se demandent ce qui se trame au CERN? Alors ouvrons nos portes, qu’ils viennent voir.

Concrètement, qu’avez-vous fait?

Une journée portes ouvertes en avril 2008 pour les habitants de la région, par exemple. Mais le plus parlant est d’avoir invité la presse le jour de la mise en fonction du LHC. 340 médias étaient représentés, c’était incroyable. Il faut comprendre que ça ne se fait habituellement pas et c’était un vrai risque. Le LHC, c’était une nouvelle machine, un prototype. Or habituellement, dans ce genre de cas, rien ne fonctionne le premier jour… Ça aurait pu être un joli flop. Mais bon, nous n’avions pas vraiment le choix: le monde allait en parler de toute façon, donc mieux valait miser sur la transparence.

L’article un brin ironique du «Matin» de l’époque. Il se terminait par une citation d'un professeur de Princeton: «il existe aussi une minuscule probabilité que le LHC engendre des dragons qui nous mangeront tous»…

Aviez-vous développé un argumentaire pour le grand public?

Oui. Nous expliquions que même si un minitrou noir apparaissait, son énergie serait si faible qu’il s’évaporerait instantanément. Un de nos éducateurs avait trouvé une analogie: chaque collision de protons allait dégager une énergie comparable à celle de deux moustiques qui se rentrent dedans. C’était parlant. Nous l’avons conservée.

Le jour de l’inauguration du LHC, la presse indienne a rapporté qu’une adolescente de 16 ans s’était suicidée. Elle ne voulait pas subir la fin du monde provoquée par le CERN, avait affirmé son père.

Je m’en souviens, évidemment. Je ne connais pas la vérité de cette histoire mais c’était choquant, écœurant, même. Certains ont poussé ces théories de fin du monde, semé le doute…

Vous estimez que des médias ont été irresponsables, à l’époque?

Une poignée, peut-être. Mais dans l'ensemble pas. Des tabloïds comme le Sun jouaient sur l’amusement. Je me souviens d’un article dans lequel le journaliste se demandait s’il devait vite faire tout ce qu’il souhaitait avant de mourir et résilier son abonnement à son propre journal… Mais ensuite les faits étaient expliqués. L’ensemble était correct, raisonnable. Et l’article se terminait avec le conseil de ne pas résilier son abonnement...

Au fond pourquoi ces craintes? Car le grand public ne comprend simplement pas ce que vous faites?

Peut-être, en partie. Mais les avancées scientifiques et technologiques ont surtout de tout temps entraîné des peurs dans une partie de la population.

Sinon, après dix ans, quel est le bilan du LHC?

La confirmation de l’existence du boson de Higgs, deux Prix Nobel, d’autres avancées très intéressantes même si elles ont été moins médiatisées: ça a dépassé nos attentes. Mais ce ne sont «que» les premières années: le collisionneur doit fonctionner jusqu’à l'horizon 2035-2040.

Mais on vous demande perpétuellement à quoi ça sert, non?

La recherche fondamentale est toujours considérée comme inutile. Or c’est faux. La mécanique quantique est présente dans toute l’électronique moderne, dans votre smartphone. Et sans la relativité générale, par exemple, pas de GPS. Mais mieux comprendre notre univers est en soi très enrichissant.

Dites, finalement, il s’est formé puis évaporé, le microtrou noir qui devait avaler notre planète?

Non. Et c’est dommage: ça aurait peut-être mené à l’une des plus grandes découvertes scientifique depuis un siècle.

Le trou noir du CERN: une vidéo très populaires il y a dix ans.

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