Psychologie: La crise grecque sur le divan
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PsychologieLa crise grecque sur le divan

Le psychanalyste Yannis Gkiastas observe les effets de la crise dans ses entretiens avec ses patients.

Plusieurs personnes attendent à l'extérieur d'une succursale de la Banque Nationale avant son ouverture. (Le 20 Juillet 2015)

Plusieurs personnes attendent à l'extérieur d'une succursale de la Banque Nationale avant son ouverture. (Le 20 Juillet 2015)

Reuters

Atteinte narcissique, réveil d'anciens traumas: la crise que traverse la Grèce affecte de diverses manières les patients du psychanalyste Yannis Gkiastas. Mais le fond du problème réside pour lui dans l'incapacité des Grecs à se rendre maîtres de leur destin.

«Chacun affronte la crise avec ses propres moyens», explique le praticien de 51 ans dans un français parfait. «Mon français n'est pas très actuel, c'est un français d'avant l'euro», corrige cet homme modeste.

Science inventée par Freud

Yannis Gkiastas a fait des études de psychologie à Paris à une époque où il n'y avait pas de cursus spécifique en Grèce. Le premier ouvrira en 1989, à Rethymnon, en Crète. Impossible de dire combien de psychanalystes exercent en Grèce, mais une chose est sûre: la science inventée par Freud s'est bien acclimatée dans la patrie d'Oedipe et de Socrate.

En 1999, après avoir exercé comme thérapeute de groupe pour un public d'enseignants, Yannis Gkiastas a ouvert son cabinet à Pangrati, un quartier du centre d'Athènes habité par la classe moyenne. Il y reçoit une quinzaine de patients, à raison d'une à deux séances hebdomadaires de trois quarts d'heure: «Des hommes, des femmes, tous milieux, tous âges».

Baisse de ses honoraires

Effet le plus visible de la crise, le praticien a dû accepter une baisse de ses honoraires alors que les patients en grande détresse, parmi lesquels des «suicidaires», n'ont fait qu'augmenter. Cependant, «même si quelqu'un est au chômage, je dois lui prendre un peu d'argent, ne serait-ce que pour donner une valeur à son travail», explique l'analyste.

Un de ses analysants qui était plutôt aisé, mais qui avait subi une forte baisse de revenus, s'est ainsi senti valorisé de se voir réclamer la somme habituelle, soit 60 euros (63 francs). Car ce que la crise affecte souvent en premier, c'est l'image de soi.

«Certaines personnes, quand elles n'ont plus les moyens de se mettre en valeur, s'effondrent», observe Yannis Gkiastas. C'est particulièrement vrai en Grèce où, jusqu'à l'éclatement de la crise en 2010, «la consommation a souvent été un soutien narcissique important».

Un «non» aux parents

A cette atteinte au narcissisme s'ajoute le fait que «les Grecs ont très peu élaboré leurs traumas anciens, qui remontent à la guerre civile ou à la période d'émigration massive qui a suivi».

La crise a aussi agi comme révélatrice d'une structure familiale pathogène. «La femme se méprise, méprise ses filles et surinvestit ses fils qui, à leur tour, méprisent leur femme, tout en donnant à la mère la première place. Et le père, de la place qui est la sienne, veut tout contrôler», résume cet ancien prof de maths, intéressé par l'approche structuraliste développée par Lacan.

«Avant la crise, les jeunes pouvaient aller chercher leur place à l'extérieur, mais avec le chômage qui touche un jeune sur deux, ils ont dû revenir à la maison ou demander de l'argent à leurs parents». Une dépendance qui éclaire sous un autre jour le «non» des Grecs au référendum du 5 juillet.

«C'est un non à leurs parents, à cette dépendance que les Grecs n'ont pas élaborée, car les parents en Grèce ne négocient pas avec leurs enfants, ne leur laissant pas d'autre alternative que l'obéissance aveugle à la Loi - avec tous les effets normatifs que cela comporte - ou la révolte».

La fête comme antidépresseur

Et l'analyste d'évoquer ses années de misère étudiante dans le Paris des années 80, chambre de bonne sans chauffage et douche à la piscine... «Mais j'étais heureux, car j'étais libre: je ne devais matériellement rien à mon père».

Ce penchant pour la révolte, mais «une révolte sans stratégie», traverse toute l'histoire du peuple grec, passé d'un joug à un autre et qui, encore aujourd'hui, n'arrive pas à accéder à une pleine indépendance. D'où ce «vieux fond de déprime qui gît en Grèce», et contre lequel la consommation et la fête ont joué le rôle d'antidépresseur. Et lui, comment va-t-il? «Les temps sont durs aussi pour les psychanalystes», soupire Yannis Gkiastas. Avant de se reprendre et d'ajouter: «Mais nous sommes là».

(ats)

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