11.05.2017 à 09:53

SuisseLa distribution contrôlée d'héroïne a 25 ans

La politique antidrogue audacieuse de la Confédération fête son quart de siècle. Le reportage en vidéo.

Le 13 mai 1992, le Conseil fédéral se prononçait pour une distribution expérimentale contrôlée d'héroïne à l'intention des grands dépendants. La Suisse devenait ainsi une pionnière en la matière. Pour l'ex-conseillère fédérale Ruth Dreifuss, une dépénalisation est désormais nécessaire.

Lors de cette séance, le Conseil fédéral posait un jalon de la politique antidrogue: l'ancien ministre de la santé Flavio Cotti annonçait la décision du gouvernement d'autoriser les médecins spécialistes à distribuer, à titre expérimental, de l'héroïne à 250 toxicomanes au maximum, gravement dépendants, dans la misère ou qui se prostituent.

Cette décision n'a pas été facile. Pour preuve: le Conseil fédéral s'était imposé une pause d'une semaine pour y réfléchir, avant d'annoncer sa résolution.

Retournement du ministre

Quelques mois avant cette décision historique, M. Cotti avait catégoriquement refusé la distribution contrôlée. Mais les cantons et les grands partis s'étaient prononcés en faveur de ce projet, conduisant le ministre de la santé à mettre de l'eau dans son vin.

«En tant que croyant pratiquant, je reste sceptique», avait-il argumenté. Et de préciser que le but était l'abstinence et que la consommation de drogue restait punissable.

En 1992, le traitement avec prescription d'héroïne, nom que porte aujourd'hui ce programme, avait déclenché une polémique. Pour le groupe parlementaire de la politique antidrogue, composé de 50 conseillers nationaux et aux Etats de tous les partis bourgeois, la Suisse deviendrait la scène ouverte de la drogue de toute l'Europe. L'UDC s'était clairement positionnée contre ce programme.

A contrario, le PS, les Verts, l'Alliance des Indépendants et même le parti de Flavio Cotti, le PDC, demandaient eux une attitude libérale avec l'héroïne. Suite à la décision de principe, il a fallu attendre encore deux ans avant que les premiers essais débutent à Zurich.

Phénomène quotidien

Aujourd'hui, le traitement avec prescription d'héroïne fait partie du quotidien en Suisse. Au total, 1381 personnes qui souffrent d'une dépendance grave en profitent dans 21 institutions réparties dans toute la Suisse.

Sous haute surveillance, le laboratoire Dia Flo Narcotis sàrl, à Thoune (BE), produit entre 200 et 300 kilos de diamorphine, la forme pharmaceutique de l'héroïne. Les coûts de l'accompagnement médical et psycho-social s'élèvent à 45 francs par patient et par jour, pris en charge par l'assurance maladie de base.

«Une part importante du succès actuel de la politique antidrogue de la Suisse est due à ce traitement», estime l'Office fédéral de la santé publique. Le recul des décès dus à la drogue ou au sida et l'augmentation de l'espérance de vie et de la santé des dépendants aux opiacés en sont des symboles.

Les scènes ouvertes de la drogue ont, elles, disparu, la criminalité d'acquisition a diminué, augmentant de la sorte la sécurité de manière générale. Autre effet important: la «médicalisation de la consommation d'héroïne» a créé une image de «looser» et l'utilisation d'opiacés a perdu en attractivité.

Pour une dépénalisation

Pour l'ex-conseillère fédérale Ruth Dreifuss, qui avait succédé à Flavio Cotti et mis en place la politique de distribution contrôlée, l'introduction de ce traitement est un succès. Il a amélioré l'état de santé et rendu possible une intégration sociale. «De nombreux patients ne seraient plus en vie sans cette thérapie», a dit à l'ats la Genevoise qui est actuellement présidente de la commission mondiale pour la politique antidrogue.

Le rôle pionnier de la Suisse est reconnu au niveau mondial. D'autres pays ont suivi son exemple et intégré le traitement avec prescription dans l'offre thérapeutique aux toxico-dépendants.

La Suisse a, de manière générale, joué son rôle de pionnier en développant des mesures de santé innovatrices dans la politique antidrogue: la mise à disposition de matériel d'injection propre, l'analyse des substances. La transmission du sida ou de l'hépatite sont largement sous contrôle.

En revanche, la Suisse est à la traîne lorsqu'il s'agit de dépénaliser la consommation de drogues. Une régulation du marché par l'Etat, comme on la connaît pour les autres substances dangereuses comme l'alcool ou le tabac, n'est pas non plus à l'ordre du jour. «A mes yeux, c'est une nécessité pour le futur», a dit Mme Dreifuss.

(ats)

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