Écrans: La fascination pour Agatha Christie n’en finit pas
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ÉcransLa fascination pour Agatha Christie n’en finit pas

La reine du crime n’a jamais autant inspiré. À l’ère 2.0, elle répond à un besoin de nostalgie d’un monde perdu.

par
Anne-Catherine Renaud
«Le crime de l’Orient- Express», actuellement dans les salles, de et avec Kenneth Branagh (Hercule Poirot) et Daisy Ridley. Branagh va reprendre son rôle prochainement dans «Mort sur le Nil».

«Le crime de l’Orient- Express», actuellement dans les salles, de et avec Kenneth Branagh (Hercule Poirot) et Daisy Ridley. Branagh va reprendre son rôle prochainement dans «Mort sur le Nil».

LMD

Qui aurait cru qu’une romancière de polars née à l’ère victorienne, au style so british, ait pu passer avec tant de facilité au XXIe siècle, l’ère de la technologie triomphante? Sûr, Agatha Christie a de la magie au bout de sa plume. Alors qu’à la télévision, les feuilletons «Miss Marple» et «Hercule Poirot» sont multirediffusés (actuellement sur TMC), la plateforme de streaming Amazon a annoncé en 2017 qu’elle avait acquis les droits de sept grands classiques de l’auteur britannique pour les adapter en miniséries.

Il faut dire que le temps presse pour le groupe américain Acorn Productions Ltd. – présidé par le petit-fils d’Agatha, Mathew Pritchard – qui gère l’héritage littéraire de la romancière. Bientôt les droits d’auteur tomberont dans le domaine public: plus que dix ans pour faire fructifier ses revenus, l’échéance étant fixée à 70 ans après la mort de l’écrivain.

La société anticipe et frappe donc à toutes les portes: jeux vidéo, livres, BD, télé, gastronomie, voyagistes, pièces de théâtre et bien sûr cinéma, avec notamment «Le crime de l’Orient-Express», réactualisé fin 2017 par Kenneth Branagh, n’en finissent pas de s’emparer de cette œuvre unique dont toutes les déclinaisons, portées par la marque A.C., sont un gage de succès.

Agatha Christie, c’est donc une affaire de millions et une succession de chiffres pharaoniques. Jugez plutôt: son œuvre est la plus traduite au monde – plus de 7200 traductions en 72 langues – après la Bible et Shakespeare. Il s’est vendu plus de 2 milliards d’exemplaires de ses livres - 4 millions par année depuis sa mort! Le Masque, la maison d’édition historique d’Agatha Christie en France depuis 1927, en écoule 70 000 exemplaires par an. Comment expliquer un tel engouement?

Elle a changé les règles du polar

«Il y a un paradoxe chez Agatha Christie. Les intrigues, solides, ont beau se passer au XXe siècle, elles sont toujours d’actualité», explique le dramaturge Dominique Ziegler, qui a signé le scénario de la BD «Miss Marple – Un cadavre dans la bibliothèque» (Ed. Paquet), adapté d’un classique de la romancière. «Elle a beau décrire la société aristocratique dans laquelle elle a grandi – son père est un courtier américain et sa mère, la fille d’un capitaine de l’armée britannique – la fine mouche n’est pas dupe: sous le vernis et les expressions polies se cache la noirceur la plus hallucinante. Les apparences sont trompeuses. Dans les romans d’Agatha, n’importe lequel des personnages peut se révéler un criminel. Il n’y a pas de délit de faciès, de dés pipés. Les suspects sont tous égaux devant le crime.»

À son époque, Agatha Christie était avant-gardiste. «En effet, elle a même été précurseur en changeant les règles du roman policier avec «Le meurtre de Roger Ackroyd», paru en 1926», analyse le metteur en scène chaux-de-fonnier Robert Sandoz, qui a adapté «Les dix petits nègres», sous le titre «Et il n’en restera plus aucun», au Théâtre de Carouge (GE) en 2014. «Dans ce chef-d’œuvre criminel, c’est le narrateur, médecin du mort, qui livre les avancées de l’enquête de Poirot et se révèle être à la fin… le meurtrier».

Cela a fait scandale à l’époque: une femme de 26 ans bouleversait les conventions du roman à énigme. On n’avait jamais vu ça avec Sherlock Holmes! «En cela, elle a fait entrer le polar dans l’ère moderne, commente Robert Sandoz. D’ailleurs, elle se révèle une grande manipulatrice parce qu’elle mystifie le lecteur et lui ment tout le temps. On ne peut pas faire confiance à ce qu’écrit Agatha Christie. Elle retourne toujours la situation. Le déclic qui permet à Hercule Poirot ou Miss Marple de découvrir l’assassin ne tient pas à un indice scientifique, comme dans «Les Experts», mais aux tourments de l’âme humaine.»

«Plus forte encore, elle nous fait comprendre qu’on est tous des assassins en puissance: il suffit d’un déclic, d’un trop-plein pour passer à l’acte», renchérit Dominique Ziegler. Selon elle, c’est la nature humaine qui est sombre, Agatha ne fait pas dans la lutte des classes.

Enquêtrice de l’humain mais aussi fine observatrice des ambiances, Agatha Christie évoque ces bourgeois qui se réunissent pour boire un verre et discuter dans un salon garni de bibliothèques pleines de livres. «Il y a quelque chose d’apaisant, qui nous attire, dans cette Angleterre coloniale, alors que notre société est en proie à la virtualité galopante et à la perte de référent culturel, analyse Dominique Ziegler. Ce monde d’avant, un peu archaïque, est plaisant, tel un Eden perdu.»

La «Britishissime» auteure a «christ-allisé» son époque, grâce aux multiples détails qu’elle livre. «D’où la fascination qu’elle exerce encore aujourd’hui, reprend le dramaturge, car elle décrit un monde qui a disparu, un univers de vaste culture, fait de rencontres où on prend le temps et de voyages au long cours. Dans «Meurtre en Mésopotamie», l’intrigue se déroule au Moyen-Orient sur un site de fouilles archéologiques. Le monde arabe est rassurant chez Agatha Christie.»

Elle connaissait bien les lieux puisqu’elle a accompagné son second mari, l’archéologue Max Mallowan, dans ses périples. Pas étonnant que les tour-opérateurs redoublent actuellement de circuits organisés sur les pas de la romancière. Voyageurs du monde propose notamment sept jours de croisière à bord du «Steam Ship Sudan», où a été tourné «Mort sur le Nil», en 1978, avec Peter Ustinov, et sur lequel l’écrivain a navigué. «Nous avons acheté ce mythique bateau à vapeur en 1999 et l’avons rénové en préservant son cachet», raconte le voyagiste dans Grazia.

Si Agatha Christie fait toujours recette, c’est aussi parce qu’elle est facile à lire et que les nouvelles traductions françaises sont toujours meilleures. «La violence, même si elle est bien présente, est décrite de manière feutrée dans un cadre clean en apparence. Pas de sang qui gicle ou de scène de sexe explicite. Du coup, on peut lire ses polars de 9 à 99 ans», confie Robert Sandoz. D’ailleurs elle a aussi duré grâce à ses héros récurrents, Miss Marple et Hercule Poirot, qui ont fidélisé les lecteurs, tel Columbo à la télé. Ils sont si connus, si intemporels, qu’ils en deviennent transgénérationnels.

Technicienne de l’intrigue policière, Agatha Christie était aussi une épicurienne. «On mange et on boit tout le temps dans ses romans», confie Anne Martinetti, auteur de l’anthologie «Mortels cocktails» (Le Masque). «Et ces personnages ne dégustent jamais deux fois le même plat!»

Anne Martinetti a même réuni 80 plats, du gâteau au chocolat au yorkshire pudding, dans «Crèmes et châtiment», sorti en 2005. Quand on mesure le succès de l’émission «Top chef», on comprend d’autant mieux que les lecteurs se précipitent sur ce genre de bouquins, une mine d’or pour les fins becs. Agatha Christie a encore des secrets à livrer.

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