Père infanticide: «La force, je la trouve en elle»

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Père infanticide«La force, je la trouve en elle»

Léa, 3 ans, a été asphyxiée par son père lors d'un week-end de garde en France voisine. Blandine Guilloux, sa maman, nous raconte comment son mari, toujours introuvable, lui a volé sa fille.

par
Evelyne Emeri
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Léa et sa maman, complices et rayonnantes.

Léa et sa maman, complices et rayonnantes.

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Blandine Guilloux, 30 ans en novembre, a perdu sa fille unique. Elle fait front et refuse de se laisser abattre.

Blandine Guilloux, 30 ans en novembre, a perdu sa fille unique. Elle fait front et refuse de se laisser abattre.

Yvain Genevay
Léa et sa maman, complices et rayonnantes

Léa et sa maman, complices et rayonnantes

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Pas une larme ne roulera sur le joli visage de Blandine Guilloux. Pas une, durant le long entretien qu'elle nous a accordé. Pour l'instant, tout est figé à l'intérieur, les sanglots congelés au bord des yeux. «Léa n'aimait pas me voir pleurer.» Nous rencontrons la jeune femme chez elle. Elle vient d'emménager dans un nouvel appartement. Souriante, calme, sereine. Une contenance qui décontenance, qui tranche avec la réalité d'un quotidien abject depuis le 23 mai dernier. Ce lundi soir, la police sonne à la porte: sa petite fille a été retrouvée morte, étouffée, dans son lit au domicile de son père, resté vivre dans la résidence conjugale de Margencel (F), à 7 km de Thonon. Son futur ex-mari, Cédric Mahieu, est en fuite depuis. Il est l'unique suspect.

Trop pris dans l'alcool

«La haine et la colère, c'est ce qui me tient debout. La force, je la trouve pour elle. Ça sert à quoi que je reste allongée dans mon canapé avec des antidépresseurs? Je ne prends plus rien. Je vais chez une psy en revanche.» Cette mère Courage n'a pas encore 30 ans. Déjà «orpheline» de sa propre et seule enfant, tuée par l'homme qu'elle a aimé. «Douze ans en dents de scie, dont six en enfer. J'espérais toujours qu'il allait changer.» Arrêter de jouer, le faire interdire de casinos, cesser la tournée des bistrots.

Blandine Guilloux et Cédric Mahieu se rencontrent en 2004 dans la cafétéria qui les emploie, respectivement comme aide-cuisinière et cuisinier. Ils ont 17 et 25 ans. «On ne s'est plus quittés. On voulait des enfants. Je n'arrivais pas à tomber enceinte. Quand il a compris que c'est lui qui avait un souci, il s'est mis à boire encore plus.» Trois inséminations artificielles et une fécondation in vitro plus tard, Blandine attend un bébé. La petite Léa naît le 5 juillet 2012, le couple se marie quelques mois plus tard. Le début de l'aventure parentale et du bonheur à trois. «Pas du tout. Il boit encore plus. Le pire, c'est que si l'on supprime l'alcool, c'est un bon père, qui s'occupe bien de sa fille. Léa l'adorait.»

L'été dernier, le 27 juin 2015, la maman n'y tient plus. «Je le quitte à cause de l'alcool, il rentre à peine à la maison, il ne s'occupe plus du tout de Léa.» Elle emmène la petite et se réfugie chez une amie. «Cédric fait une tentative de suicide, il est interné sur ordonnance du sous-préfet de Thonon. Il demande à pouvoir sortir, ce qui lui est accordé avec obligation de soins.» Nous sommes en août 2015. Il ne fera que trois jours de cure.

Il lui promet le pire

C'est en rentrant chez lui qu'il apprend que sa femme a demandé le divorce. Cédric lui promet que quelque chose de grave va arriver si elle ne revient pas. Il lui promet le pire. Elle va vivre l'enfer. «Il m'envoyait, par SMS, des photos de ses bras avec le sang qui giclait, des messages avec des armes, il allait chez mes parents avec des couteaux, il venait me menacer sur mon lieu de travail, il me surveillait.» L'amie qui l'accueille a une fillette de 7 ans. «J'ai eu peur pour elles, je suis partie chez un copain, Kevin (ndlr: aujourd'hui son compagnon). Cédric s'en prend à lui lorsqu'il comprend, via les réseaux sociaux, que nous sommes ensemble. A l'audience de jugement pour la garde de Léa, il me menace. Pour apaiser les choses, j'accepte une garde alternée. Une semaine sur deux. C'est moi qui vais la déposer chez lui et vais la rechercher. Il est d'humeur variable, j'essaie de gérer. Pour Léa.» Rien ne s'apaisera. Ni les menaces ni le harcèlement systématique.

Cuisinier à Lausanne

Il perd son emploi de cuisinier au restaurant de l'Université de Lausanne. «Ce printemps, Cédric se montre de plus en plus agressif et violent, il est soûl dès le matin quand il la pose à l'école. Il vient crever nos pneus de voiture. Depuis, je choisis des lieux de passage pour amener ou récupérer Léa. En avril, dans une station-service, il est ivre et drogué. Il me retient, me menace encore. Il saute sur mon capot. Je roule avec lui dessus et je freine sec. Il tombe et j'arrive à reprendre Léa. Je file pour la énième fois au commissariat de Thonon qui me demande un certificat médical pour porter plainte! Et je demande la garde exclusive.»

Cédric Mahieu n'est pas placé en détention. «La police me dit qu'ils ont besoin de temps pour enquêter.» Il sera placé sous contrôle judiciaire avec obligation de se soigner et de ne pas entrer en contact avec Blandine. Dans l'intervalle, le droit de garde reste en force. Léa passe désormais de l'un à l'autre par l'école. La dernière fois que la maman et sa fillette se verront, c'est le mardi 17 mai au lendemain du congé de Pentecôte. «Je la dépose le matin, mais j'y retourne à la sortie. Parfois je dois la récupérer parce que son père n'est pas là ou est trop ivre. Ce mardi, il est bien là avec la convention du tribunal. Je laisse partir Léa avec lui. Je ne l'ai jamais empêché de la voir. J'ai toujours privilégié leur relation. C'est sans doute ce qui m'a perdue.»

«Le lundi matin suivant, le 23 mai, la directrice de l'école me téléphone. Léa est absente. J'appelle le commissariat qui me raccroche au nez. J'y vais pour porter plainte. Ils comprennent qu'ils ont fait une bourde et me demandent de lui envoyer un SMS. Son téléphone est coupé peu après.» La police tente de contacter son frère qui ne rappellera qu'en soirée. C'est lui qui découvre le corps. Léa est morte depuis plus de vingt-quatre heures. «Je pense que c'est ce week-end que Cédric a reçu le courrier pour la garde exclusive.»

Quelques jours plus tard, Blandine reçoit une lettre qui ne laisse place à aucune interprétation. Une lettre de revendication et de vengeance absolue. Cette lettre, Blandine Guilloux a tenu à nous en faire la lecture avant de nous accorder sa publication. Pour que nous fassions comprendre que tout cela aurait pu être évité. Pour dire «Je leur en veux» aux forces de l'ordre qui ne l'ont pas entendue lorsqu'elle se présentait, terrifiée, claquant des dents. Pour leur dire de prêter une meilleure attention aux personnes qui attendent d'être protégées.

Le plus dur n'est pas encore évoqué. Comment Léa est morte? «Le portefeuille de Cédric a été retrouvé dans un ruisseau à 400 m de chez lui. A côté, il y avait une carcasse de chien. Le sien, a priori. Il l'a tué deux mois avant le drame avec un sac plastique et une ficelle. Vu que ça a marché sur son chien, je ne peux pas m'empêcher de m'interroger: est-ce qu'il a fait la même chose avec Léa?» L'autopsie a révélé qu'il n'y avait aucune substance dans le corps de la fillette, ni somnifère ou autre qui aurait pu l'assoupir. «Elle était donc consciente. Ça rajoute encore. Les enquêteurs ne me disent plus rien.»

Mort ou terré?

Depuis les faits, le meurtrier reste introuvable. Les investigations sont à l'arrêt. S'est-il donné la mort dans un lieu discret? Se terre-t-il? «Je sais qu'il est vivant. Je le ressens. Il est aidé par quelqu'un. Je veux pouvoir le regarder droit dans les yeux au procès, sans pleurer. Je veux que justice soit faite et qu'il soit derrière les barreaux.» Certaines connaissances ou parents d'élèves se sont détournés de la maman de Léa, craignant que Cédric ne réapparaisse.

La fillette repose dans le petit cimetière de Margencel. Léa Guilloux, pas Mahieu. Blandine a obtenu cette bienveillance. La tombe de sa princesse ressemble à un magasin de jouets. «J'y vais deux fois par semaine. Ça me fait un bien fou. Je lui achète des cadeaux qu'elle aurait aimés et les installe près d'elle. Je ne sombrerai pas. Léa sait là-haut ce qu'il a fait.»

Cédric Mahieu s'était fait tatouer dans le cou une salamandre dont le «B» de Blandine forme le corps de l'animal. Le même homme dormait avec des barres de fer dans son lit et détruisait régulièrement son appartement. Un gouffre entre ces «deux» hommes que la maman de Léa a subi et fini par éconduire. Si elle se dit gonflée à bloc, ses entrailles lui soufflent qu'une fois les étapes de la haine et de la colère passées elle sera prise d'un vertige incommensurable.

LA TERRIBLE LETTRE DU PÈRE À LA MÈRE APRÈS AVOIR TUÉ SA FILLE

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