Crise bancaire au Liban : La galère des étudiants libanais à l’étranger
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Crise bancaire au Liban La galère des étudiants libanais à l’étranger

Au Liban, les parents manifestent pour réclamer le droit d’envoyer à leurs enfants leur propre argent, bloqué par les banques.

Des proches d'étudiants libanais à l'étranger manifestent devant la Banque centrale libanaise, dans la capitale Beyrouth, le 7 avril 2021.

Des proches d'étudiants libanais à l'étranger manifestent devant la Banque centrale libanaise, dans la capitale Beyrouth, le 7 avril 2021.

AFP

Pour réaliser son rêve et devenir le premier médecin de sa famille, Mohamed Sleiman est parti étudier au Bélarus. Aujourd’hui, à cause de la crise bancaire au Liban, son pays natal, il est menacé d’expulsion s’il ne paye pas ses frais de scolarité.

Comme lui, des milliers d’étudiants libanais à l’étranger se démènent depuis plus d’un an avec les restrictions des banques libanaises, déménageant pour réduire leurs dépenses, sautant un repas ou travaillant pour financer leurs études. Au Liban, leurs parents manifestent régulièrement pour réclamer le droit d’envoyer à leur progéniture leur propre argent, pris en otage par les banques. Sans succès.

«Si je me fais jeter de l’université, mon avenir sera perdu. Et ce sera la faute de l’Etat libanais», accuse Mohamed, 23 ans, lors d’un appel vidéo avec l’AFP depuis sa chambre à Minsk. Les économies familiales, déposées en dollars, sont inaccessibles, en raison des restrictions sur les retraits et les transferts imposées depuis l’automne 2019.

Il y a un mois, son nom est apparu sur une liste de Libanais menacés d’expulsion par le Bélarus s’ils ne réglaient pas leurs frais de scolarité. L’étudiant est désespéré. Son père arrive déjà difficilement à lui envoyer de quoi payer son loyer. «Avant la crise du dollar, on vivait bien, on allait au restaurant et dans les cafés», regrette-t-il.

«Ils ont tout volé»

Le Parlement libanais a pourtant voté en 2020 une loi permettant d’envoyer jusqu’à 10’000 dollars par an pour chaque étudiant déjà inscrit à l’étranger en 2019. En théorie, le transfert doit se faire au taux officiel de 1.515 livres libanaises pour un dollar, plus avantageux que celui du marché noir, qui frôle désormais les 12.000 livres.

Dans les faits, les banques noient ces requêtes dans la paperasse. «Ils prennent nos demandes et les jettent dans des tiroirs, parce qu’il ne reste plus de dollars à envoyer», assène le père de Mohamed, Moussa Sleiman. «Ils ont tout volé», martèle le patriarche de 48 ans, qui a huit enfants.

Autrefois il envoyait 400 ou 500 dollars à son aîné. Désormais il dépense chaque mois une fortune pour obtenir 300 dollars au marché noir. Les revenus de sa boutique de jouets et de cosmétiques dans le sud du Liban ne suffisent plus. Alors il emprunte à son entourage. «Je vais devoir m’endetter un peu plus», confie le commerçant, très préoccupé par le loyer d’avril à Minsk.

Pour beaucoup, la classe politique accusée de corruption et d’incompétence est responsable de l’effondrement financier, dans un pays où il n’est pas rare de voir d’anciens ministres ou leurs proches siéger aux conseils d’administration des banques. Fin 2019, en plein soulèvement contre les politiciens, des fortunes ont discrètement été transférées à l’étranger, en dépit des restrictions.

«Avenir à l’étranger»

Pour forcer les banques à effectuer les transferts aux étudiants, certaines familles ont recours à la justice. Mais le processus est fastidieux, entre les lenteurs habituelles, les procédures d’appel et l’activité réduite des tribunaux, coronavirus oblige.

Malgré tout, l’Union internationale de la jeunesse libanaise, qui regroupe des étudiants dans vingt pays, collabore avec des avocats volontaires. «Est-ce que la justice va coopérer avec les déposants? Les banques, c’est un lobby très puissant. A quel point la justice pourrait dépasser les pressions et les interférences?", s’interroge l’avocat Nizar Saghieh. Selon lui, nombreux sont ceux qui ont peur d’attaquer en justice «parce que les banques ont pris l’habitude de fermer le compte» des plaignants.

En Italie, Reine Kassis, étudiante en génie mécanique, et ses colocataires libanais ont remplacé le déjeuner par un petit-déjeuner frugal. Avec des cours en ligne pour cause de coronavirus, son frère de 23 ans a quitté l’Ukraine, faute de pouvoir payer son loyer. Il vit désormais chez les parents à Zahlé, dans l’est du Liban.

Militaire à la retraite, leur père, Maurice Kassis, a le coeur brisé. Il avait économisé de quoi les envoyer étudier à l’étranger. Avec la dépréciation, tout est parti en fumée. Une fois payées les traites de la maison, il lui reste l’équivalent de 50 dollars pour finir le mois. Alors il s’endette. «Comment vous éduquez vos enfants avec ça?", déplore-t-il. «Je leur dis de se débrouiller pour construire un avenir à l’étranger, car il n’y en a pas ici.»

(AFP)

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