Espagne – La révolte des campagnes contre les «usines à cochons»
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EspagneLa révolte des campagnes contre les «usines à cochons»

En Espagne, les projets de mégafermes pouvant accueillir des milliers de porcs se multiplient. Et entraînent pollution des eaux ou de l’air, entre autres nuisances sur l’environnement.

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L’association Ecologistas en acción cite l’exemple d’une mégaferme «où chaque animal dispose de 0,6 mètre carré et ne sort que pour aller à l’abattoir, sans jamais voir la lumière du jour».

L’association Ecologistas en acción cite l’exemple d’une mégaferme «où chaque animal dispose de 0,6 mètre carré et ne sort que pour aller à l’abattoir, sans jamais voir la lumière du jour».

AFP
Les opposants aux mégafermes craignent notamment une forte pollution de l’eau.

Les opposants aux mégafermes craignent notamment une forte pollution de l’eau.

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«Le secteur génère beaucoup d’argent», observe Remedios Bobillo, présidente de l’association Pueblos Vivos (Villages vivants), créée en 2017 pour lutter contre la prolifération des élevages industriels. «Malheureusement, les villages n’en profitent pas.»

«Le secteur génère beaucoup d’argent», observe Remedios Bobillo, présidente de l’association Pueblos Vivos (Villages vivants), créée en 2017 pour lutter contre la prolifération des élevages industriels. «Malheureusement, les villages n’en profitent pas.»

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Veste de jogging sous le bras, Antonio Escribano examine la terre caillouteuse, puis l’immense charpente métallique qui se dresse au milieu du champ. «Ça, ce n’est pas une ferme, c’est une usine Une usine à cochons», lâche-t-il, dépité. Ce viticulteur espagnol de 58 ans se bat depuis des mois contre l’ouverture, à moins de trois kilomètres de sa commune, d’un élevage géant censé accueillir 2200 truies et près de 40’000 porcelets par an.

Des chiffres jugés démentiels par les riverains de Quintanar del Rey, dans la province de Cuenca (entre Madrid et Valence), qui craignent «les odeurs», «les mouches» et «la pollution».

«Le site se trouve à 350 mètres du puits» alimentant en eau potable cette bourgade d’environ 7000 habitants, souligne Paciencia Talaya, de la plateforme Stop Macrogranja (Stop mégaferme), en pointe contre ce projet porté par le groupe Jisap, propriétaire de 480 fermes porcines en Espagne. Et «si l’eau est polluée» par les nitrates issus des déjections, «c’est la ruine du village», abonde Antonio Escribano, voix rocailleuse et cheveux poivre et sel. «Les gens vont partir comme c’est arrivé dans d’autres communes. Et Quintanar sera un village fantôme».

Premier producteur de l’Union européenne

Face à la mobilisation, les autorités ont ordonné la suspension des travaux, le temps de réévaluer l’impact environnemental du projet. Mais Paciencia Talaya réclame son «abandon définitif». «Il faut en finir avec les mégafermes», lance-t-elle.

Comme à Quintanar, les projets de mégafermes se multiplient depuis dix ans dans les campagnes espagnoles, au grand dam des habitants, exaspérés par cette «ruée sur le cochon». Selon Greenpeace, le nombre de porcs a augmenté de 21,5% dans le pays entre 2015 et 2020. La faute à une forte demande chinoise, dopée par l’épizootie de fièvre porcine qui a décimé les élevages asiatiques à la fin des années 2010.

«Ce site produit l’équivalent de quatre piscines olympiques de purin par an.»

Toni Jorge, association ACEM-Ecologistas en acción

D’après le ministère de l’Agriculture, l’Espagne est ainsi devenue le premier producteur de porcs de l’Union européenne en 2020, avec 56 millions de bêtes et cinq millions de tonnes de viande produite. «Le secteur génère beaucoup d’argent», observe Remedios Bobillo, présidente de l’association Pueblos Vivos (Villages vivants), créée en 2017 pour lutter contre la prolifération des élevages industriels dans cette zone. «Malheureusement, les villages n’en profitent pas.»

«Air irrespirable»

À l’appel de son association, un millier de personnes ont manifesté, dimanche, à Cuenca, pour dénoncer la «vente des villages» aux entreprises agroalimentaires. «L’Espagne est devenu le dépotoir de l’Europe et de la Chine! Ça ne peut plus durer», martèle Remedios Bobillo. De fait, l’élevage intensif peut être lourd de conséquences. Les cochons ont besoin de beaucoup d’eau - 5000 litres par an en moyenne -, alors que les nappes phréatiques sont déjà surexploitées dans nombre de régions espagnoles frappées par la sécheresse.

Le traitement des déjections, en outre, s’avère compliqué. «Le lisier contient de fortes concentrations en ammoniaque et en nitrates», qui peuvent contaminer les nappes en cas d’épandage massif dans les champs, explique Toni Jorge, de l’association ACEM-Ecologistas en acción, installé près de Cardenete. Dans ce village de 500 habitants, situé à l’est de Cuenca, les nuisances sont devenues quasi quotidiennes depuis l’installation, voilà cinq ans, d’un élevage de 6400 cochons à moins de deux kilomètres des habitations.

«Ce site produit l’équivalent de quatre piscines olympiques de purin par an. À certains moments de l’année, l’air est irrespirable», assure Toni Jorge, en montrant les bassins de rétention et les bâtiments en tôle qui s’alignent devant lui. À l’intérieur, des cris de cochons s’élèvent sporadiquement. «Ici, chaque animal dispose de 0,6 mètre carré. Ces cochons ne sortent que pour aller à l’abattoir et ne voient jamais la lumière du jour ça fait froid dans le dos», affirme ce retraité.

La filière porcine estime garantir des emplois

La filière porcine rejette les critiques qui lui sont adressées et dénonce des «fausses informations». Le secteur «applique la directive européenne sur le bien-être animal», qui est «une référence mondiale», et des «règles strictes» sur la gestion des déjections porcines, assure Miguel Ángel Higuera, directeur de l’Association nationale de production de bétail porcin. «L’Espagne est le seul pays au monde qui limite la capacité des fermes et impose une distance minimale entre les fermes et les zones d’habitation.»

Face aux manifestations, la filière, qui n’exclut pas de mauvaises pratiques chez certains éleveurs dans le traitement des nitrates, est montée au créneau, fin octobre, pour dénoncer les «attaques indiscriminées» des écologistes. «Les fermes font partie des rares activités qui permettent de garantir des emplois» dans une Espagne rurale victime de dépeuplement, assure Miguel Ángel Higuera, qui évalue à «250’000» le nombre d’emplois directs dans le secteur porcin. «C’est ce qui permet le maintien» de la vie «dans les villages», insiste-t-il.

«Qui va venir dans un village où on ne peut pas respirer?»

«Ce type d’exploitations n’apporte presque pas d’emplois, tout est mécanisé», balaye Paciencia Talaya, de Stop Macrogranja. À ses côtés, Antonio Escribano acquiesce. «Ils disent qu’ils retiennent la population. Mais qui va venir vivre dans un village où on ne peut pas respirer, où on ne peut pas boire l’eau?»

(AFP)

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