Olympisme: La Russie mériterait d’être sanctionnée
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OlympismeLa Russie mériterait d’être sanctionnée

Eclairage de notre journaliste Patrick Oberli avant la décision du CIO concernant la participation des athlètes russes aux Jeux de Pyeongchang.

par
Patrick Oberli
Photo: Le Matin.

Photo: Le Matin.

Tout d’abord, un souvenir. On est le 17 février 2014, au bas de la piste de bob de Sotchi. La cérémonie protocolaire vient de se terminer et Beat Hefti, 110 kilos de muscles et une médaille d’argent autour du cou, triture un coin de drapeau suisse. Timide, le pilote appenzellois déclare qu’il n’est pas «déçu d’être derrière Zubkov. Je rêvais de la médaille d’argent.» L’instant est poignant. Il suscite aussi des interrogations sur ce manque d’ambition? La réponse tiendra dans une histoire de conditions d’entraînement et de connaissances de la piste. Aucun mot, par contre, à propos de la rumeur tenace de dopage à grande échelle qui circule entre les sites des JO 2014. Sournoises allégations et vive la Russie triomphante.

Plus de trois ans et demi plus tard, Beat Hefti, le timide, pourrait bien hériter d’une médaille d’or. Au rabais, dans l’indifférence, comme toutes celles attribuées sur le tard, loin des podiums officiels. Aleksandr Zubkov, le héros, a été rattrapé par la patrouille et déchu, le 24 novembre, de ses deux titres olympiques par la Commission Oswald, pour cause de dopage. Le malaise est grand. Outre la triche, il y a ce sentiment d’impuissance d’avoir assisté en direct à un hold-up en mondovision.

Rapports et fake news

Pourquoi ce coup d’œil dans le rétro? Parce que ces dernières semaines, pas moins de 22 athlètes russes de Sotchi ont été suspendus à vie par la cellule spéciale présidée par l’avocat neuchâtelois, Denis Oswald. Parce qu’un tiers des médailles russes glanées à Sotchi ont été retirées. Mais surtout, pour rappeler que la décision que doit prendre, aujourd’hui à Lausanne, le comité exécutif du CIO est bien une histoire sportive. Même si, depuis, le monde a transformé la lutte contre le dopage en nouvelle guerre froide. Quarante mois de rapports accablants sur un système de dopage institutionnalisé, de dénis opportunistes, de fake news, d’agents secrets, de lâcheté sous couvert de textes juridiques tellement complexes que seul un petit comité sait encore de quoi on parle. Quarante mois de disparitions, de protections policières, de hacking, de pressions, de chantages et de récupération politique – même si c’est interdit –, impliquant jusqu’au personnage le plus puissant de la planète, Vladimir Poutine. Qui, la semaine dernière encore, a profité de la tribune offerte par le tirage au sort de la Coupe du monde 2018 pour relancer la théorie d’un complot plaçant la Russie dans un «axe du mal». Une tactique du Calimero bien pratique pour jeter le discrédit sur les témoignages pourtant sortis des viscères du sport russe, comme celui de Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire antidopage russe, désormais témoin protégé aux États-Unis, que le documentaire Icare a suivi dans son quotidien, en cachette des autorités, alors qu’il était encore actif à Moscou.

Longue liste

Aujourd’hui, donc, le CIO doit décider s’il actionne la solution nucléaire – termes utilisés par son président Thomas Bach juste avant les JO de Rio 2016 – où s’il continue à louvoyer pour plaire aux puissants et maintenir la valeur de ses droits TV. Va-t-il interdire à la Russie de participer aux JO de Pyeongchang en février prochain? Ou continuer à bricoler en allongeant discrètement une liste de sportifs dopés qui, prise dans son ensemble, fait froid dans le dos?

S’il était conséquent avec sa charte, le CIO devrait suspendre le Comité olympique russe. Soit écrit en passant, si un autre pays que la Russie était impliqué, ce serait déjà fait. Le CIO devrait le faire quitte à perdre un peu d’argent. Quitte aussi à devoir gérer les problèmes que cela engendrerait. Sa crédibilité s’en trouverait renforcée. Même si c’est compliqué, le CIO le doit au sport et à tous les «Hefti» qui ont été floués. Quant aux «Hefti» russes, rien n’interdit qu’ils s’alignent en Corée du Sud sous une bannière neutre. Parce que ce sont les athlètes qui sont en compétition, pas les nations. Non?

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