Golf: «La Ryder Cup, elle te rentre sous la peau»
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Golf«La Ryder Cup, elle te rentre sous la peau»

Plus vieux vainqueur de l’histoire sur le circuit européen, Miguel Ángel Jimenéz étend sa légende de golfeur épicurien qui en fait le chouchou de Crans-Montana. Rencontre avec le dernier des Mohicans.

par
Mathieu Aeschmann
Malaga

Soleil radieux sur la Miguel Ángel Jimenéz Academy. Le patron débarque en avance, sac sur l’épaule, Cohiba au bec. Il redresse ses Ray-Ban, salue tout le monde comme on retrouve des vieux copains. «Vous prendrez bien un café?» C’est parti pour une petite heure d’échange avec «La Mécanique».

Miguel Ángel Jimenéz, vous êtes le «chouchou» du public de Crans-Montana. Comment l’expliquez-vous?

La fidélité. Depuis ma première saison sur le Tour Européen, je n’ai manqué qu’une seule édition. J’aime profondément cet endroit, les gens, le paysage. Lorsqu’on voyage sans arrêt aux quatre coins du monde, il y a des endroits où l’on se sent bien et d’autres pas. C’est comme ça. À Crans, je me sens bien. Je me sens en paix.

Un lieu vous touche-t-il particulièrement?

Jusqu’à l’an dernier, je descendais à l’hôtel Miedzor, juste à côté du départ du trou No 1. Je me réjouissais de revoir Diane et Jean, les propriétaires. Et sur le parcours, j’adore ce petit chemin qui quitte le green du 6 pour déboucher sur une vue à couper le souffle. À chaque fois, je regarde dans la vallée puis vers les montagnes. J’adore.

Êtes-vous encore capable de vous y imposer, comme en 2010?

Même à 54 ans, je frappe toujours aussi bien la balle. Donc oui, je suis capable de remporter des tournois. Si je n’en étais pas convaincu, je ne jouerais plus. Cette conviction, il n’y a rien de plus important. C’est l’essence de la compétition.

Votre surnom, «La Mécanique», est-ce qu’il vous plaît?

J’aime bien. Car il fait référence à mes débuts de golfeur, à 15 ans, lorsque je travaillais comme aide mécano dans un garage. Il est donc lié aux voitures mais aussi à une façon de gérer le parcours: faire les bons choix, tout envisager pour avancer.

Mais une «machine» ne fume pas le cigare et n’apprécie pas le bon vin?

C’est vrai, j’adore les bonnes choses. «La Mécanique» est avant tout un humain, avec cette formidable conscience qui nous permet d’apprécier les belles choses. Je ne suis pas une machine, aucun golfeur ne peut bien jouer en appuyant sur un bouton.

Faut-il donc prendre du plaisir pour être performant?

Je crois. C’est une composante essentielle de notre existence: apprécier, prendre du plaisir pour en donner. Tout est lié. Donc si j’offre à mon corps des sensations qui lui procurent du bien-être, il va me le rendre. Si tu n’es pas heureux, tu ne joueras pas bien au golf. Je crois qu’il faut se regarder dans le miroir tous les matins… (il mime un baiser) et se dire: «Je m’aime.» C’est la base d’une bonne journée. Il faut être honnête, loyal, mais aussi généreux avec soi-même. Après tu peux jouer au golf.

Est-ce que la nouvelle génération vit le golf de la même manière?

Non. Les choses ont bien changé. Il faut bien comprendre que je suis le dernier joueur-caddie. Je n’ai jamais été un «amateur». À l’époque, on devait travailler pour jouer. Je ramassais les balles au practice et je jouais dès que je sortais du travail. Je suis le dernier des Mohicans. Aujourd’hui, la nouvelle génération débarque avec une équipe complète: préparateur physique, coach mental, nutritionniste.

Mais l’essence du jeu demeure?

Oui. Tu as toujours un club, une balle et un trou. Mais le jeu est devenu plus physique. Avant l’évolution du matériel, la différence se faisait sur le toucher de balle, les effets, le contrôle. Aujourd’hui, ces composantes arrivent après la force. Tu dois bien toucher la balle mais le premier truc, c’est de l’écraser. Les golfeurs sont de meilleurs athlètes. Et je peux vous dire que je n’ai jamais fait autant de musculation.

Vous avez vécu «la Bataille de Brookline» en 1999 et «le Miracle de Medinah» en 2012. Comment la Ryder Cup fait-elle pour inventer des histoires pareilles?

La Ryder Cup, c’est juste fou. En fait, tu ne peux pas la décrire. C’est un truc que tu dois vivre, qui te rentre sous la peau. Ce ressenti n’existe nulle part ailleurs. À chaque fois que j’ai eu la chance de me rendre au départ du trou No 1 d’une Ryder (quatre fois), j’ai eu la chair de poule. Le chemin vers mon premier swing en 1999 avec Padraig Harrington… les gens criaient, mes genoux tremblaient. Je n’avais jamais vécu un truc pareil. Mais le plus fou, c’est que cela ne s’arrange pas la deuxième fois. Tant de monde traverse la planète pour une Ryder Cup. On sent cette attente, cette excitation. C’est unique.

À Medinah, vous étiez le vice-capitaine de José Maria Olazabal. À quel moment vous êtes-vous dit: le miracle est possible?

Le samedi soir, nous étions très mal (6-10) mais il s’était passé quelque chose de capital. Ian Poulter avait commencé à aligner les putts pour arracher son four-ball avec Rory (McIlroy). Puis Olazabal a tenu un discours fort dans le vestiaire. Le momentum a basculé. Et le lendemain, il y a eu cet avion qui a libéré dans le ciel son message pour «Seve» (Ballesteros, décédé en 2011). Les gars étaient habités, le «scoreboard» virait au bleu, on a été porté par un élan. Mais je pense que le truc a tourné samedi après-midi. Gagner ce point quand tout allait mal a changé notre histoire.

Avec les années, qu’est-ce que la Ryder Cup vous a appris sur le golf et l’amitié?

Nous les golfeurs sommes des sportifs individuels. Or la Ryder Cup nous transforme d’un coup en un collectif très uni. Ce qui se passe dans le vestiaire d’une Ryder, c’est l’essence du golf et des liens humains. Tu dois être toi-même, te faire confiance et, en même temps, tu réalises que tu n’es pas seul, qu’il y a quelque chose de plus grand: le collectif.

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