21.11.2020 à 14:16

Interview«La série est très réaliste mais tous les joueurs ne sont pas accro aux drogues!»

Experte des échecs, la championne suisse Laura Stoeri passe pour nous au scalpel la série Netflix «Le jeu de la dame», véritable coup de maître télévisuel.

par
Christophe Pinol
Laura Stoeri a commencé les échecs à 7 ans, au club de Payerne. Elle a rapidement fait de bons résultats et a été plusieurs fois sacrée championne suisse de sa catégorie d’âge. 

Laura Stoeri a commencé les échecs à 7 ans, au club de Payerne. Elle a rapidement fait de bons résultats et a été plusieurs fois sacrée championne suisse de sa catégorie d’âge.

DR

Gros succès depuis sa mise en ligne sur Netflix il y a quelques semaines, «Le jeu de la dame» n’en finit plus de séduire les foules. En racontant l’ascension fulgurante d’un jeune prodige des échecs dans les années 60, Beth Harmon (Anya Taylor-Joy), la mini-série a mis un formidable coup de projecteur sur le roi des jeux. Au point de faire aujourd’hui exploser la vente des échiquiers en France, comme le rapporte Le Figaro. Alors qu’aux Etats-Unis, The Independant constate une augmentation de 273% des termes «jeu d’échecs» sur les moteurs de recherche.

Bref, ses qualités séduisent aussi bien les passionnés que les profanes. Mais à quel point la série colle-t-elle vraiment à la réalité de cet univers? Pour en avoir le cœur net, on a fait appel à une experte payernoise: la multiple championne suisse Laura Stoeri, 24 ans.

Quel est votre parcours? Qu’est-ce qui vous a amené aux échecs?

Mon grand-père était membre du club d’échecs de Payerne et mon frère a commencé à venir y jouer vers 7 ans. Deux ans plus tard, au même âge, je l’ai suivi. A 11 ans, j’ai été championne suisse U12 (ndlr: catégorie regroupant les joueurs jusqu’à 12 ans). Mon papa a alors trouvé un entraîneur pour le club et c’est là que j’ai commencé à m’entraîner sérieusement. J’ai participé aux championnats du monde U12 en Turquie et j’ai commencé à enchaîner les tournois, au Brésil, en Allemagne, en France, en Espagne… J’ai ensuite été championne suisse U16 et j’ai même gagné le championnat suisse U18, mixte cette fois. Aujourd’hui, avec les études – je suis en train de faire un Master en droit international –, je n’arrive plus à m’entraîner autant qu’avant mais je participe encore régulièrement à des tournois. J’aurais d’ailleurs dû aller à Moscou cette année pour jouer les Olympiades (ndlr: les championnats du monde) mais elles ont été repoussées à l’an prochain à cause du Covid-19.

Avez-vous également remporté des prix en cash, peut-être aussi élevés que dans la série?

Non. Les quelques prix dames que j’ai remporté se limitaient à des sommes modestes, souvent autour des 50 ou 100 francs, parfois jusqu’à 700 francs pour des tournois plus importants. Mais quand on est jeune, sans revenu, c’est déjà pas mal. Et puis la série montre bien que l’héroïne gagne elle aussi de petites sommes lors de ses premiers tournois.

«La première bataille psychologique entre en jeu dès le début de la partie: le premier qui saura surprendre l’autre, en le déstabilisant avec un coup auquel il ne s’attend pas, va prendre l’avantage.»

Laura Stoeri

Que se passe-t-il dans la tête d’un joueur au cours d’un match? Pouvez-vous nous décrire le déroulement d’une partie en tournoi?

Dans le cas d’une rencontre en championnat européen, par exemple, on apprend en général la veille, et parfois le matin même, le nom de notre adversaire. On a ensuite un peu de temps pour se préparer avec notre entraîneur en fonction de ce que notre opposant a pour habitude de jouer et on essaie ainsi de préparer les premiers coups. Un échéquiste va souvent jouer la même ouverture et toute la question est de savoir si on choisit de rester dans sa zone de confort, parce qu’on maitrise bien la tactique, ou si on en change pour déstabiliser l’adversaire qui s’est forcément préparé selon notre jeu habituel. La première bataille psychologique entre en jeu dès le début de la partie: le premier qui saura surprendre l’autre, en le déstabilisant avec un coup auquel il ne s’attend pas, va prendre l’avantage. On entre ensuite dans le milieu de jeu, qui peut durer quelques heures. Tout repose sur le niveau du joueur, sa concentration, sa compréhension du jeu… Arrive alors la phase finale, quand les pièces s’échangent. Là, c’est la force mentale des adversaires – celui qui sait garder son calme, le plus résistant… – qui va permettre de les départager.

La série est-elle réussie à ce niveau?

Oui, et probablement grâce à Garry Kasparov, l’ex-champion du monde russe, qui a joué les consultants. A l’origine les producteurs lui avaient même demandé de jouer le rôle de Borgov, le Russe que l’héroïne affronte en finale. Il a dû y renoncer par manque de temps mais il a axé son travail sur trois lignes directrices principales: d’abord montrer de manière réaliste la gestuelle des joueurs, leurs mimiques, leur manière de saisir les pièces, de les jouer, d’appuyer sur la pendule… Il a ensuite tenu à faire jouer aux acteurs de vraies parties. Enfin, il a travaillé avec les scénaristes sur tous les aspects de rivalité entre son pays et les Etats-Unis: le rôle du KGB, etc… Je me rappelle que mon entraineur me parlait beaucoup de cette guerre froide, où les deux pays, à défaut de pouvoir s’affronter militairement, se rattrapaient sur le plan de la culture, du sport, et notamment sur l’échiquier.

Quelles erreurs sont habituellement commises à l’écran, dans les films ou séries mettant en scène des parties d’échecs?

On a vu de tout: des pièces qui ne sont pas jouées correctement, d’autres placées sur la mauvaise case dès le début de la partie, des acteurs qui jouent n’importe quel coup… Pour un amateur, la scène perd alors toute crédibilité.

«J’ai bien aimé le fait de montrer des joueurs au style différent. Les arrogants, les hautains, d’autres plus sympas… On trouve de tout dans la réalité.»

Laura Stoeri

Qu’est-ce que le «Queen’s Gambit», qui donne à la série son titre original?

C’est le premier coup des blancs à l’ouverture de la partie, en D4: le pion qui avance de deux cases face à la dame. On l’appelle le «Gambit dame» en français. J’imagine qu’ils ont adopté ce titre parce que l’héroïne est une femme, mais aussi parce que c’est l’ouverture de la partie qui a servi de modèle à la finale du dernier épisode. Un match d’ailleurs jouée à Bienne en 1993, entre les champions Patrick Wolff et Vassily Ivanchuk.

Qu’avait-elle de particulier, cette partie?

Kasparov avait des critères très précis pour illustrer cette finale: il voulait une partie qui soit assez complexe, qui ait été marquée par un ajournement, donc suffisamment longue, et qu’elle commence par ce fameux «Gambit dame»… En insérant ces critères dans une base de données, il s’est retrouvé avec 700 parties possibles. Celle disputée à Bienne lui permettait de modifier la fin, pour la rendre plus simple et plus palpitante. Parce qu’en réalité, elle s’est soldée sur un match nul.

Selon Laura Stoeri, la maitrise de soi est primordiale aux échecs. 

Selon Laura Stoeri, la maitrise de soi est primordiale aux échecs.

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Les échecs ont-ils évolués depuis l’époque dépeinte dans la série, les années 60?

Oui. La différence principale étant cet ajournement, qui permettait d’interrompre la partie jusqu’au lendemain, après un certain laps de temps. Il a aujourd’hui disparu. Vous imaginez bien qu’avec les ordinateurs, on pourrait alors analyser et prévoir facilement tous les coups suivants. Les parties sont donc devenues plus physiques, avec un vrai côté sportif. Les champions d’aujourd’hui font d’ailleurs beaucoup de sport. Le but n’est plus de réaliser le coup parfait, maîtrisé et calculé, comme à l’époque, où il y avait presque une idée d’œuvre d’art, mais plutôt de déstabiliser son adversaire, même avec un coup imparfait.

«Beaucoup des meilleurs joueurs de l’histoire ont eu des problèmes d’alcool, de drogue… Et pour certains, jouer sous cette emprise fait partie de leur génie.»

Laura Stoeri

La série a-t-elle pris des libertés avec la réalité dans le cadre des matches?

Pas beaucoup. J’ai lu qu’on reprochait parfois le fait que les joueurs se parlent durant certaines parties. Effectivement, c’est interdit, mais il y en a toujours qui le font. Tout dépend de l’importance du tournoi. Aux Olympiades, si un arbitre nous surprend, on est disqualifié, c’est sûr. Mais dans un tournoi où les enjeux sont moindres, il n’y a pas la même sévérité. Après, les coups ne sont pas joués aussi rapidement dans la réalité mais on comprend aisément qu’il fallait garder un certain rythme dans la série pour éviter que les spectateurs s’ennuient. Et puis quand on voit le public applaudir à chaque fois que Beth Harmon gagne un match, alors que d’autres parties sont en train de se jouer à côté, ça ne se fait absolument pas.

Vous aussi, vous répétez mentalement les coups d’une partie dans votre tête après avoir perdu?

Bien sûr. Tous les joueurs le font. Après, ce qui est exceptionnel chez certains, c’est la façon dont ils parviennent à se représenter l’échiquier mentalement. Très peu sont capables de le faire avec la même acuité que l’héroïne. C’est comme partout: il y a les génies et les autres. Je me rappelle avoir vu, petite, un russe qui jouait les yeux bandés en simultané, contre plusieurs personnes à la fois donc. Il était assis, on lui annonçait les différents coups et il arrivait à visualiser chacune des parties dans sa tête.

Comment avez-vous trouvé les personnages? Sont-ils crédibles?

Très! J’ai bien aimé le fait de montrer des joueurs au style différent. Les arrogants, les hautains, d’autres plus sympas… On trouve de tout dans la réalité. Certains te fixent droit dans les yeux après avoir joué leur coup, d’autres t’ignorent totalement… Il y a aussi ceux qui jouent clairement la déstabilisation, que ce soit en tapant du pied ou en faisant un bruit quelconque pour te déconcentrer, ceux qui se lèvent et vont faire quelque pas pendant que tu joues pour te montrer leur indifférence, comme le fait Beth Harmon dans une scène… Il y en a même un, une fois, qui m’a mis un coup de pied sous la table! Mais c’est vrai que beaucoup des meilleurs joueurs de l’histoire ont eu des problèmes d’alcool, de drogue… Et pour certains, jouer sous cette emprise fait partie de leur génie. Génie et folie sont souvent d’ailleurs assez proches, et pas seulement dans le monde des échecs. Prenez par exemple la peinture… De ce côté-là, la série est donc très réaliste. Je me suis parfois retrouvé face à un adversaire qui sentait l’alcool… Il ne faut juste pas penser que tout le monde est comme ça (elle rit).

«À une ou deux exceptions près le classement des 100 meilleurs joueurs d’échecs n’est composé que d’hommes.»

Laura Stoeri

Le milieu est largement dominé par les hommes. A quoi est dû cette différence selon vous?

Effectivement, à une ou deux exceptions près le classement des 100 meilleurs joueurs d’échecs n’est composé que d’hommes. On serait dans le sport traditionnel, je vous dirais qu’il est évident que c’est à cause de leur force physique supérieure. Là, je ne vais bien sûr pas vous dire qu’ils sont plus intelligents… Non, c’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Après, il y a de toute façon beaucoup plus d’hommes qui jouent aux échecs…

On dit le milieu très misogyne…

Ce n’est pas quelque chose que j’ai pu observer. A mes débuts, certains adversaires ont pu avoir une attitude un peu condescendante en voyant arriver la petite fille que j’étais. Je les imaginais se dire: «Elle est chou celle-là, mais elle ne doit pas savoir jouer». Mais je ne parlerais pas de misogynie, je crois que la réaction est humaine. Et puis au fur et à mesure que l’on se fait connaître dans les tournois, ces regards ont tendance à disparaître.

«Je me reconnais totalement quand l’héroïne dit: «Le plus dur, ce n’est pas de jouer contre l’autre, mais contre soi-même». Dans ce sport, il faut effectivement avant tout arriver à se maîtriser.»

Laura Stoeri

Anya Taylor-Joy, qui interprète l’héroïne, a-t-elle su capturer l’essence même du joueur d’échecs?

Oui, totalement. La manière dont un joueur déplace ses pièces est très importante et c’est le premier truc auquel j’ai fait attention. On voit au début de la série qu’elle les attrape de façon assez grossière, peu assurée: typique des débutants. Alors qu’au fil des épisodes, elle les bouge de manière de plus en plus fluide, avec plus de style et de détermination. Et ça, c’est très bien rendu. J’ai aussi trouvé ses traits de caractère très réalistes: la rage qui l’habite, son envie de vaincre, cette hargne… Ce sont des sentiments que l’on retrouve chez les joueurs qui passent énormément d’heures à s’entraîner. Quand ils arrivent sur l’échiquier, c’est pour gagner. Et puis je me reconnais totalement quand elle dit: «Le plus dur, ce n’est pas de jouer contre l’autre, mais contre soi-même». Dans ce sport, il faut effectivement avant tout arriver à se maîtriser.

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3 commentaires
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encouragements au journalistes du matin

22.11.2020 à 11:07

et ben bravo les journalistes du matin pour une fois que vous faites un article intéressant et détaillé continuez comme ca vos efforts ....

Nimzo

21.11.2020 à 17:48

Les échecs ne sont pas rattachés au mouvement olympique mais ont leur propre Olympiade. Non, les Olympiades ne sont pas un championnat du monde mais une compétition par équipes nationales, séparée pour les hommes et les femmes, qui a lieu tous les 2 ans. C'est la plus importante compétitions par équipes nationales, mais ce n'est pas un championnat du monde par équipes qui est une compétition séparée qui existe aussi, mais qui réunit seulement les 10 équipes sélectionnées, alors que toutes les nations rattachées à la FIDE (Fédération Internationale Des Echecs) peuvent participer aux Olympiades. Dans la série The Queen's Gambit (traduit inexactement Le Jeu de la Dame alors que l'expression "gambit de la dame" existe en français). Au niveau mondial, les échecs féminins ont beaucoup progressé, mais les meilleures femmes ne représentent pas, aujourd'hui, une menace sérieuse pour le champion du monde norvégien Magnus Carlsen.

Lake

21.11.2020 à 17:03

Interview sympa d'une spécialiste qui donne des indications d'un milieu que je connais peu.