Etude: La Suisse est fière, mais floue
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EtudeLa Suisse est fière, mais floue

Les Suisses sont plus patriotes que jamais. Par contre, on est de moins en moins d’accord sur ce qu’est la Suisse. Problématique?

par
Renaud Michiels

Publié hier, le «Baromètre 2017 des préoccupations des Suisses» montre qu’on s’inquiète dorénavant avant tout des questions liées à nos retraites (voir l’infographie). Mais l’étude de Credit Suisse comporte un autre volet aussi intéressant qu’intriguant. Il révèle que nous n’avons jamais été aussi patriotes, jamais aussi fiers d’être Suisses. Sauf qu’on ne sait plus trop ce qu’être Suisse signifie…

Ainsi, 90% des sondés se disent «plutôt ou très fier d’être Suisse». Une hausse spectaculaire. Cette proportion était de 82% en 2010. 73% en 2004. Autre indicateur, le «sentiment d’appartenance à une entité géographique»: 34% citent la Suisse avant leur région linguistique ou leur canton (22% chacun). «Il s’agit là d’un taux record, en hausse de 9 points», souligne Credit Suisse.

On est donc patriotes, l’amour de la Suisse est brandi et assumé. Oui, mais on est fiers de quoi, exactement? Lorsqu’il faut citer trois choses que la Suisse représente à nos yeux, ça part un peu dans les tous sens. Premier enseignement: une Suisse s’efface, celle vue comme sûre et paisible, neutre, fourmillant de magnifiques lacs et montagnes. Ces marqueurs de l’«identité suisse traditionnelle» s’effondrent. La sécurité n’est plus citée que par 12% de la population (-9 points), les paysages par 10% (-4) et la neutralité par 11% alors que ce taux était de 32% en 2015!

Parmi les «gagnants», on trouve notre système éducatif (en tête, 13%), l’aide humanitaire, la «puissance intellectuelle» ou la recherche et le développement. «Une nouvelle identité nationale est en train de se dessiner», note Credit Suisse, avec l’image d’une Suisse plus internationale, novatrice, moderne, «qui regarde vers l’avenir». Mais l’étude conclut aussi que l’identité helvétique est plus hétérogène que jamais. «Pour la première fois, aucun des attributs n’est cité par 20% ou plus des sondés.»

Qu’en penser? Pourquoi ce regain de patriotisme, d’abord? «L’identité, le «nous», se construit toujours en comparaison avec l’autre. On peut imaginer que la déstabilisation certaine de nos voisins, de la France, de l’Union européenne voire des États-Unis, explique en partie le renforcement de l’attachement à notre pays», répond le sociologue Olivier Moeschler, chercheur associé à l’Université de Lausanne.

Valeurs communes à trouver

Pour lui, ce morcellement des attributs de l’identité helvétique signe presque la fin d’une anomalie. «Ce pays s’identifiait à grand-peine comme moderne, alors qu’il l’est objectivement. Il entre enfin en modernité, c’est vraiment un tournant intéressant dans l’autoperception», commente Olivier Moeschler. «La Suisse est toujours plus urbaine, formée, mélangée, aussi. Les Suisses semblent avoir pris acte de cette réalité. Notre société est hétérogène, plurielle. L’image que l’on en a l’est aussi aujourd’hui.» Mais ne faut-il pas craindre que notre pays n’ait plus d’image du tout? Voire que la cohésion nationale soit en danger, si on n’est plus d’accord sur rien? «Cette nouvelle donne représente un défi pour les élites politiques, qui doivent trouver des dénominateurs communs, des valeurs partagées qui rassemblent les citoyens. Mais il faut relativiser. D’abord, ce même baromètre montre aussi que les Suisses ont une forte confiance dans leurs institutions. Et la Suisse était de toute façon déjà championne des identités multiples, non?» sourit le sociologue.

Mêler tradition et innovation

Reste que si l’identité de la Suisse devient floue, multiple, comment la «vendre»? Ça n’inquiète pas Nicolas Bideau, qui trouve au contraire ces conclusions encourageantes. «D’abord je ne pense pas que notre identité soit floue, elle se vit plutôt dans un mélange original et historique entre la tradition et l’innovation. La Suisse a toujours su se développer entre les deux, c’est dans son ADN et ce qui fait son succès à la maison comme à l’international», réagit le directeur de Présence Suisse.

Un Nicolas Bideau qui compte profiter de la nouvelle donne. «Le baromètre montre que la Suisse se définit encore et toujours à travers un attachement fort et traditionnel à ses institutions et sa qualité de vie. La montée de l’intérêt pour l’éducation et la recherche sont de bonnes nouvelles pour Présence Suisse, car nous avons toujours de la peine à vendre cet aspect de la Suisse en plus de nos clichés. Diversifier notre image est un de nos objectifs sur le long terme.» Pour lui le chocolat n’exclut pas l’éducation, la neutralité n’interdit pas l’inventivité: «Innover sans perdre ses racines est l’une des clés d’un développement durable à même de garantir la prospérité de la Suisse dans le monde.» Le défi est posé.

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