MUSIQUE: La Suisse, le mouton noir de l'Eurovision
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MUSIQUELa Suisse, le mouton noir de l'Eurovision

Depuis des années, nos chanteurs se ridiculisent presque chaque année lors du concours international de la chanson. Pourquoi sommes-nous si mauvais? Enquête.

par
Fabio Dell'Anna
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Rykka a représenté la Suisse et interprété «The Last of our Kind» lors de sa performance en demi-finale, jeudi, à Stockholm. Elle n'a pas été sélectionnée.

Rykka a représenté la Suisse et interprété «The Last of our Kind» lors de sa performance en demi-finale, jeudi, à Stockholm. Elle n'a pas été sélectionnée.

AP
7 Il s'agit du nombre de demi-finales ratées ces dix dernières années. Malheureusement, même DJ Bobo et son titre «Vampires are Alive» n'ont pas retenu l'attention de l'Europe. L'année passée, la Romande Mélanie René a reçu le moins de points.

7 Il s'agit du nombre de demi-finales ratées ces dix dernières années. Malheureusement, même DJ Bobo et son titre «Vampires are Alive» n'ont pas retenu l'attention de l'Europe. L'année passée, la Romande Mélanie René a reçu le moins de points.

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3 tickets pour les  les finales en dix ans. Même si Anna Rossinelli est arrivée dernière avec le titre «In Love for a While» en 2011, Six4one, en 2006, et SeBAlter, en 2014, ont sauvé l'honneur en se classant respectivement dix-septième et treizième.

3 tickets pour les les finales en dix ans. Même si Anna Rossinelli est arrivée dernière avec le titre «In Love for a While» en 2011, Six4one, en 2006, et SeBAlter, en 2014, ont sauvé l'honneur en se classant respectivement dix-septième et treizième.

Keystone

Les pronostics annonçaient que la chanteuse helvético-canadienne Rykka et sa chanson «The Last of our Kind» ne se qualifieraient pas pour la finale. Dans le mille. Elle a obtenu le plus mauvais score de la demi-finale de 2016, à égalité avec la Slovénie. Une malédiction qui nous colle à la peau depuis dix ans.

Collectionneuse de casseroles, la Suisse n’a pas réussi à placer une chanson dans le top 10 de l’Euro­vision depuis 2005. Pire, elle ne compte que trois finales à son actif dans la dernière décennie, dont une belle dernière place en 2011 avec Anna Rossinelli. Il est bien loin le temps où Lys Assia (première gagnante du concours en 1956) et, surtout, Céline Dion (1988) nous rendaient fiers en montant sur la première marche du podium. Mais pourquoi sommes-nous devenus le mouton noir de la musique européenne? Le manque d'intérêt des Suisses, les votes géopolitiques et, en particulier, le côté artistique semblent être les plus gros soucis. «Cette année, il n’y avait aucune mise en scène, la robe n’était pas bien, la chorégraphie catastrophique… Rien n’allait! Depuis quelque temps, je ne cesse de répéter qu’il faut innover, comme les Belges et les Français pour cette édition, explique Jean-Marc Richard, présentateur du show depuis 1991 sur la RTS, Il faut surtout ajouter une dimension. On a des artistes, on a des auteurs. Il nous faut un encadrement et une sélection plus professionnels.»

Un vœu qu'aimerait exaucer Emile Felber, producteur à la RTS et responsable de l’Eurovision en Suisse romande: «On est loin des Suédois qui organisent huit shows télévisés pour choisir leur concurrent, mais pour l’année 2017 nous avons décidé d’augmenter le niveau. La personne sélectionnée va être prise en main par une équipe de professionnels afin de travailler la chanson et surtout le visuel.» Ce dernier remarque qu’une évolution au niveau scénique a eu lieu ces dernières années et en a marre d’être retardataire. «C’est pourquoi en 2015, Måns Zelmerlöw a remporté le concours. La chanson était sympa, mais surtout l’écran et les hologrammes derrière lui étaient dignes d’un concert de Beyoncé. On compte prendre cette direction pour la prochaine édition», sourit-il avant d’ajouter, «malheureusement il faut toujours plus avec moins.»

L'artistique dépend surtout de l'argent

En effet, les coupes budgétaires à la SSR (40 millions de francs pour 2016) n’encouragent pas les gros projets. La Suisse n’est pas un pays qui débourse facilement contrairement à la France, l'Italie, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Allemagne qui sont les cinq plus gros contributeurs. Pour cette raison, ils sont automatiquement qualifiés pour la finale. L'Hexagone dépense 650 000 francs par an pour l’artiste. «Chez nous, c’est un peu moins. On a quelques centaines de milliers de francs (ndlr: nous n'aurons pas plus de détails)pour s’occuper du chanteur, du titre, du déplacement mais aussi de sa promotion», confie Emile Felber. Et sans vraie tournée, on oublie la popularité. Pour rappel, les téléspectateurs ont le droit de voter pour une chanson, à condition qu’ils ne résident pas dans le pays pour lequel ils veulent voter. C’est pourquoi, chaque année, le candidat part défendre son titre à l’étranger.

La Vaudoise Mélanie René, candidate suisse en 2015, trouve qu’il s’agit d’un point crucial: «Je me rappelle n'avoir eu que deux représentations en dehors de nos frontières alors que mes concurrents ont eu plus d'opportunités. Le public a découvert plus rapidement les autres morceaux. Il faudrait impérativement faire des progrès. Même si je tiens à souligner que j’ai été très bien encadrée.» Une opinion partagée par sa manager Eliane Dambre, qui a déjà accompagné trois participants à l’Eurovision. «Malheureusement sans argent, on ne peut pas aller très loin. Je me rappelle avoir vu un documentaire où René Angélil (ndlr: le défunt mari de Céline Dion) expliquait avoir hypothéqué sa maison pour permettre à sa femme de remporter le concours en 1988.»

Le sujet du texte est important

Sa chanson «Ne partez pas sans moi» reste culte encore aujourd’hui. L'argent a certes aidé mais il ne s'agit pas du seul motif. D’après Mélanie René, 26 ans, le morceau délivre un beau message d’amour et il est important que le sujet touche un maximum de personnes. «C’était pareil avec la victoire de Conchita Wurst en 2014. Son titre «Rise Like A Phoenix» parle de force et de tolérance et est arrivé au même moment que les votations du mariage pour tous», explique-t-elle. Même si le règlement interdit de parler politique, le même épisode s’est produit cette année avec la victoire de l’Ukraine qui a interprété «1944», un morceau sur la déportation des Tatars de Crimée par l’Union soviétique. Jamala a réussi à convaincre le jury de ne pas la pénaliser en expliquant qu’il s’agit d’une chanson sur sa famille.

Quel genre de profil choisir

Sur ces derniers trois exemples, les vainqueurs sont deux femmes et un travesti. Est-ce que la gent féminine serait plus apte à gagner le concours? Selon les statistiques: oui. Sur les soixante dernières années les filles ont remporté l’Eurovision 39 fois, les garçons 7 fois et les groupes 14 fois. Pour augmenter nos chances, le palmarès dévoile que 32 chansons lauréates étaient en anglais. De plus, le public préfère une mélodie en mineur, ce qui signifie que le titre est plus mélancolique. Voilà donc la clé. Faut-il ces trois ingrédients à la Suisse pour soulever le trophée le 13 mai prochain, à Kiev? «C’est bien ça le problème. Tout est formaté, explique Daniel Rossellat, directeur du Paléo Festival. Il y a un style Eurovision et plus aucune originalité. En Suisse nous avons un nombre impressionnant d’artistes, utilisons-les. Il faudrait peut-être que leur organisation change tout. Les deux dernières candidates étaient des filles et chantaient en anglais. Quitte à perdre, perdons avec nos racines et allons avec une chanson en français, en italien ou en suisse allemand.» Le mélomane et syndic de Nyon soulève un point intéressant: il y a des codes Eurovision à respecter.

«Bien sûr on a plus de chances avec de la pop et un message positif. Pas besoin de thèmes sexy, on a besoin de sentir l'honnêteté du candidat», explique Alain Pfammatter, cofondateur de douzepoints.ch , le premier site des fans de l’Eurovision en Suisse. «Mais le plus important est de marquer les esprits le jour J avec un bon spectacle scénique car il s’agit d’un show télévisuel et non d’un télé-crochet. Il faut laisser une image positive à la fin de la performance», ajoute-t-il. Tout le contraire de notre dernière prestation: la presse internationale se rappelle très bien de Rykka, mais pas pour ses prouesses vocales. Sa chorégraphie, baptisée sur le Web «La danse du pipi», a créé un mauvais buzz. «Tout le monde ne parlait que de cela sur place. C’était triste. Notre problème est d’avoir choisi une artiste avec un univers trop défini. Elle n’a pas voulu suivre les conseils scéniques et ceux du coach vocal» conclut-il.

Alors quelle solution reste-t-il? Jean-Marc Richard a donné une amorce de réponse: «On doit surprendre. Prendre les devants tout en respectant le format Eurovision. Il faut un moment où le public s'exclame «Wow». Que ce soit grâce à la chanson, à la voix ou à la scénographie. Si Bastian Baker était d’accord de juste écrire une chanson, ce serait un très bon début.» Une envie partagée par tous nos interlocuteurs. L'auteur-compositeur n’est d’ailleurs pas contre cette idée: «Je suis très occupé par mon prochain album et les tournées. Le temps me manque. Mais qui sait, peut-être un jour? C’est un bon tremplin. Abba, Céline Dion ou plus récemment Loreen ont connu le succès grâce à cette émission.»

C'est fini le copinage

Une fois l'artistique défini, reste le problème majeur qui fait scandale chaque année: les votes géopolitiques. Autrement dit, les représentants des différents pays ont pris l’habitude de voter de préférence pour les Etats voisins, dont ils se sentent culturellement proches. «Oui, le copinage y est aussi pour quelque chose et il n’y a pas beaucoup de Suisses à l’étranger pour voter», constate Jean-Marc Richard. Mais heureusement, depuis 2016, le système a changé. Il y a un jury, dont la décision finale compte pour 50%. «Si le show est bien, que ça envoie du lourd, les affinités entre pays ne servent plus à rien, et nous avons beaucoup plus de chances d’être sélectionnés», complète le producteur Emile Felber.

Le public suisse s'en fiche

Ce dernier, qui espère atteindre un top 10 la prochaine fois, aimerait qu’en contrepartie le public suisse montre plus d’intérêt et campe devant son poste TV. «J'espère que les audiences continuent d'augmenter afin de voir les choses en grand pour les prochaines éditions», confie-t-il. Un sondage sur notre site Internet lematin.ch révèle que 84% des votants ne sont pas intéressés par ce concours. «En même temps, c’est normal. On est nuls depuis 10 ans. Un Mexicain ne va jamais regarder du ski, non?» rigole Daniel Rossellat. Dans les pays scandinaves c'est une véritable institution: un Suédois sur deux regarde l'émission et de manière générale la finale est le deuxième spectacle télévisuel le plus regardé dans le monde avec 200 millions de spectateurs.

«L’Eurovision a déjà vu une femme à barbe, un groupe de métaleux finlandais et trois Russes de 80 ans briller dans le concours. On doit arrêter de suivre la locomotive. Innovons, bon sang», s'exclame Alain Pfammater. Donc aux artistes suisses de descendre des wagons. Il faut perfectionner la mise en scène, les textes, les chorégraphiques, que l'équipe pense à une bonne promotion: offrez-nous un spectacle professionnel. Le Tessionois Sebalter y est presque arrivé en 2014 en se positionnant 13e. Espérons qu'il ne restera pas l'exception qui confirme la règle.

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