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Cinéma«La vie d'Adèle»: les dessous des scènes de sexe

Réalisme, simulation, artifices, comment filmer les scènes d'amour? Le point sur un exercice difficile alors que «La vie d'Adèle», bardé de prix et de scandales, sort aujourd'hui.

par
Fred Valet
Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos dans «La vie d'Adèle» d'Abdellatif Kechiche.

Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos dans «La vie d'Adèle» d'Abdellatif Kechiche.

Le sexe fera toujours vendre, le sexe fera toujours scandale, mais le sexe sera toujours filmé différemment. Malgré «Le dernier tango à Paris» en 1972 ou «L'Empire des sens» en 1976, premiers exemples cultes de cul filmé sans retenue, le cinéma n'a toujours pas totalement apprivoisé un art qui se tâte désespérément. Tout montrer? Simuler? Armer les acteurs de prothèses génitales? Engager des doublures corporelles? La preuve avec «La vie d'Adèle» d'Abdellatif Kechiche, Palme d'or 2013, qui débarque aujourd'hui sur grand écran. En plein Festival de Cannes cet été, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos brisaient le silence (et le secret pour le coup) sur les conditions de tournage «abominables», mais surtout sur le fait que les scènes explicites tant évoquées avaient été simulées. Pire, les deux actrices, comme s'il fallait débarrasser les coulisses du film de toutes tensions sexuelles, avouaient que ce sont en fait des coques moulées pile-poil à leur entrejambe que les spectateurs découvriront sur les écrans. Du faux pour dévoiler du vrai. Du cinéma, en somme.

Un tournage comme un viol

Utiliser des membres en silicone pour se détacher du réalisme bestial de certaines scènes? Un artifice, parmi d'autres, dont les réalisateurs s'emparent d'abord pour apaiser l'ambiance sur les plateaux. Si, pour Adèle Exarchopoulos, «il fallait montrer que c'était viscéral et organique entre ces deux filles», pour Léa Seydoux c'était surtout «de la peur» qu'elle a ressentie au moment de se lancer. Des peurs que les réalisateurs n'ont pas intérêt à prendre à la légère. Jusqu'à sa mort en 2011, l'actrice Maria Schneider ne s'est jamais remise des célèbres échanges charnels simulés avec Marlon Brando dans «Le dernier tango à Paris». Un tournage qu'elle avouait même avoir vécu comme un viol avant de sombrer dans l'héroïne.

Entre les actrices de «La vie d'Adèle» et son réalisateur, personne n'a véritablement été au diapason. Pour Abdellatif Kechiche, «les scènes telles qu'elles sont dans le film ne vont pas assez loin. Mais je ne pouvais pas demander à Adèle et Léa de faire durer le désir, il fallait qu'elles aient envie de la scène», a-t-il expliqué au Nouvel Observateur la semaine dernière. D'un point de vue promotionnel, les crêpages de chignon sur les conditions de tournage sont du pain bénit pour les producteurs. Les révélations contradictoires attisent le désir souvent voyeur du spectateur. Il faut aller voir le film pour y croire. Pour se faire sa propre idée sur le sujet. C'est notamment le cas du très controversé «Nymphomaniac» de Lars von Trier, avec Shia LaBeouf et Charlotte Gainsbourg. Alors que l'acteur américain révélait qu'il y avait mis littéralement du sien, la productrice jurait que «les comédiens ont fait semblant». Avant qu'on apprenne que ce sont des doublures qui ont réellement forniqué. Faire grimper la température sur le making-of de ce qui, au final, offrira du cul à l'écran en janvier 2014.

Et il y a ceux qui ne s'embarrassent pas d'accessoires. Ceux qui décident de montrer ce qu'il faut, selon eux, montrer. Erections, fellations, éjaculations, le tout (plus ou moins) assumé par les acteurs. Nagisa Oshima et son «Empire des sens» bien sûr, Catherine Breillat avec «Anatomie de l'enfer», mais aussi «L'inconnu du lac», thriller gay d'Alain Guiraudie sorti en juillet dernier. Et lorsqu'on dévoile la chair véritable, il faut toujours avoir une bonne raison en réserve dans le slip. «L'amour et la passion, c'est la grandeur des sentiments, mais c'est surtout le sexe. Je voulais m'y confronter réellement, d'une manière différente, en faisant se côtoyer l'émotion amoureuse et l'obscénité du sexe», avait expliqué Alain Guiraudie à Rue 89.

Enfin, pour de nombreux cinéastes, la simple évocation de l'acte peut se révéler plus forte qu'un gros plan sur un sexe en érection. Germinal Roaux, photographe et cinéaste lausannois, le revendique dans son film «Left Foot, Right Foot», qui vient de remporter le Bayard d'or de la meilleure première œuvre au Festival du film francophone de Namur. «Je tiens à laisser le public libre de son interprétation. Et, comme pour la violence, la sexualité n'est pas plus explicite sous prétexte qu'on la filme. Je m'étais d'ailleurs senti prisonnier du regard cru de Kechiche dans sa «Vénus Noire.»

Au final, l'intérêt de dévoiler une partie de jambes en l'air de manière explicite se mesure encore et toujours à la qualité du scénario. Pour «La vie d'Adèle», réponse dès ce soir au cinéma.

La vie d'Adèle

  L'inconnu du lac

Anatomie de l'enfer

L'empire des sens

La scène de la plaque de beurre du «Dernier Tango à Paris» (en version italienne...)

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