Guerre en Ukraine : L’arsenal nucléaire tactique, une option pour Moscou ?
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Guerre en Ukraine L’arsenal nucléaire tactique, une option pour Moscou ?

Après les menaces de Vladimir Poutine et les avertissements de la CIA, plusieurs experts se penchent sur les probabilités et les conséquences d’un tel scénario, tabou depuis 1945. 

Une arme nucléaire tactique, plus petite en charge explosive que l’arme nucléaire stratégique (photo ci-dessus), est en théorie destinée au champ de bataille. 

Une arme nucléaire tactique, plus petite en charge explosive que l’arme nucléaire stratégique (photo ci-dessus), est en théorie destinée au champ de bataille. 

AFP

La question est encore revenue sur le tapis jeudi avec les avertissements de la CIA. La Russie peut-elle utiliser ses armes nucléaires tactiques dans le conflit en Ukraine ? Le précédent serait extrêmement dangereux et briserait un tabou qui tient depuis 1945.

Avertissements de la CIA

L’hypothèse avait été évoquée peu après le déclenchement des hostilités, lorsque Vladimir Poutine avait indiqué avoir ordonné à ses généraux de «mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat».

Et le chef de la CIA, William Burns, vient de la brandir à nouveau, en évoquant le recours potentiel pour Moscou à des armes nucléaires tactiques ou de faible puissance. «Il est possible que le président Poutine et les dirigeants russes sombrent dans le désespoir, compte tenu des revers qu’ils ont subis jusqu’ici d’un point de vue militaire», a-t-il fait valoir, tout en admettant n’avoir «pas vraiment constaté de signes concrets (...) qui pourraient aggraver» les inquiétudes occidentales sur ce dossier.

Une arme nucléaire tactique, plus petite en charge explosive que l’arme nucléaire stratégique, est en théorie destinée au champ de bataille et transportée par un vecteur ayant une portée inférieure à 5500 km.

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«Il y a un vrai risque»

«Au niveau vertical, il y a un vrai risque. Ils ont désespérément besoin de remporter des victoires militaires pour les transformer en levier politique», expliquait fin mars à l’AFP Mathieu Boulègue, du centre de réflexion britannique Chatham House. «L’arme chimique ne changerait pas la face de la guerre. Une arme tactique nucléaire qui raserait une ville ukrainienne, oui. C’est improbable mais pas impossible. Et là ce serait 70 ans de théorie de dissuasion nucléaire qui s’effondrent». Du risque à la réalité, le pas reste immense.

La doctrine russe est sujette à débat. Certains experts et responsables militaires, en particulier à Washington, affirment que Moscou a abandonné la doctrine soviétique de ne pas utiliser l’arme suprême en premier. Moscou aurait désormais dans ses options la théorie de «l’escalade pour désescalader»: utiliser l’arme dans des proportions limitées pour forcer l’OTAN à reculer.

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1588 têtes déployées 

Les récentes déclarations russes n’ont pas vraiment levé le doute sur cette interprétation. Moscou n’utilisera l’arme nucléaire en Ukraine qu’en cas de «menace existentielle» contre la Russie, a ainsi déclaré récemment le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov sur CNN, citant un des points de la doctrine officielle russe, sans autre précision.

Techniquement, Moscou est équipée. Selon le très respecté Bulletin of the Atomic Scientists, «1588 têtes nucléaires russes sont déployées», dont 812 sur des missiles installés à terre, 576 sur des sous-marins et 200 sur des bombardiers.

Pour Pavel Luzin, analyste du groupe de réflexion Riddle basé à Moscou, la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire tactique «pour démoraliser un adversaire, pour empêcher l’ennemi de continuer à se battre». L’objectif est d’abord «démonstratif», ajoute-t-il à l’AFP. «Mais si l’adversaire veut toujours se battre ensuite, elle peut être employée de manière plus directe».

De fait, les menaces font leur effet: le risque ne peut être totalement écarté. «En cas d’enlisement ou d’humiliation, on peut imaginer une escalade verticale. Cela fait partie de la culture stratégique russe d’aller dans l’intimidation et l’escalade pour obtenir la désescalade», rappelle un haut gradé français sous couvert de l’anonymat. «Poutine n’est pas entré dans cette guerre pour la perdre».

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«Rubicon initial franchi» 

Mais d’autres veulent croire que le tabou absolu demeure. Si Vladimir Poutine décide d’anéantir ne serait-ce qu’un village ukrainien pour montrer sa détermination, la zone serait potentiellement exclue de toute vie humaine pour des décennies.

«Le coût politique serait monstrueux. Il perdrait le peu de soutien qui lui reste. Les Indiens reculeraient, les Chinois aussi», assure à l’AFP William Alberque, de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). «Je ne pense pas que Poutine le fera».

Dans les chancelleries occidentales, les certitudes n’ont plus cours. «Le Rubicon initial a été franchi» lors de l’invasion de l’Ukraine, «il n’y a plus vraiment de limites», admet un diplomate occidental. Mais il espère que tienne ce «tabou qui dure depuis le 9 août 1945» et la bombe sur Nagasaki.

(AFP)

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