Mon Matin Avec: Laurent Toplitsch, exploitant de salle de cinéma

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Mon Matin AvecLaurent Toplitsch, exploitant de salle de cinéma

«Le Matin» part à la rencontre de personnages qui font la saveur de la Suisse romande et vous propose des tranches de vie matinales en photos et vidéo.

par
Sophie Evard

30 novembre 2016. J'ai rendez-vous avec le fondateur des cinémas Zinema, Minimum et Oron pour passer quelques heures avec lui et partager un moment de son activité d'exploitant indépendant. Quelques jours avant, au téléphone, il m'a annoncé notre programme «On se retrouve devant le Zinema? Après il faudra récupérer ma voiture, garée quelque part en ville, et ensuite on ira faire des courses, puis on passera à Neuchâtel et aussi à Oron. C'est un peu serré sur un matin, mais c'est le travail invisible que tout exploitant fait.»

8h: un café bien serré et les journaux avant d'aller faire les courses

Laurent Toplitsch déboule sur son vélo et m'accueille d'un grand sourire, en s'excusant pour son léger retard car il a dû «passer à la Poste pour récupérer une copie de film, qui n'était d'ailleurs pas là, et mettre aussi à jour les sites Internet et les pages Facebook». A l'intérieur du cinéma, il s'active tout en m'offrant un, puis deux cafés: la feuille de caisse, le nouveau programme, le courrier, un œil sur les pages cinéma des journaux pour vérifier si les films sont correctement annoncés.

Laurent parle et fait les choses rapidement mais calmement, on sent l'habitude des gestes qui comptent, afin que tout soit à sa place. Il explique l'importance de proposer le même programme pendant toute une semaine, à cause «des mangeurs de pop-corn du samedi», que d'autres fuient en venant les soirs de semaine.

Une fois que tout est prêt à Zinema, nous partons faire les commissions de la semaine à Prodega, supermarché pour les cafetiers: boissons, glaces, papier toilette, fromages et bonnes choses pour les brunchs du dimanche. Armé de ses listes, Laurent Toplitsch arpente les rayons a toute vitesse. Ce n'est pas trop le moment de le déranger avec des questions existentielles sur le cinéma, car on a déjà pris un peu de retard. Il part, revient, entasse de manière méthodique les articles, tout en les choisissant avec soin, car «le plaisir du cinéma est différent avec un bon café. Et chez nous on l'offre à nos membres, alors quand on offre, on offre le meilleur, sinon on n'offre pas».

9h45: départ pour le cinéma Minimum à Neuchâtel

Sur l'autoroute, Laurent raconte son amour du cinéma: «Cela m'a permis de sortir de l'enfance, du cadre familial, de voir le monde. On allait voir des péplums au Capitole, après la messe quand j'avais 10 ans. J'ai rapidement compris que cela ne faisait pas le même effet que la télé». Pour lui, «Le cinéma est une sorte de grammaire, comme une langue étrangère qu'il faut apprendre». Entre deux explications passionnées sur l'importance du cinéma dans la vie des gens, il répond au téléphone et gère une foule de petites choses: un paquet à récupérer à l'heure, un problème de remorque mal garée, le dépanneur à rappeler, une programmation à changer. Il passe d'une chose à l'autre sans rien noter, tout est dans sa tête.

10h15: collage des affiches et mise en place

Après un passage éclair, mais infructueux, chez les voisins pour retrouver la fameuse copie de film égarée, Laurent prépare la salle de cinéma: feuille de caisse, ravitaillement, pose des affiches, programmation des films sur le serveur. C'est seulement dans la cabine de projection qu'il ne bouge plus, attentif au téléchargement du film. Je l'observe tournicoter pour que tout soit prêt. Un cinéma, c'est un peu comme un restaurant, il faut que tout soit en place au bon moment. D'ailleurs Laurent Toptlitsch a dû passer deux patentes de cafetier pour exploiter ses salles, une pour Vaud, l'autre pour Neuchâtel. Soudain, il s'amuse d'un problème technique: «Il n'y a toujours pas d'eau chaude, ça va être compliqué pour la vaisselle». On parle de ses fils adolescents, qui ne sont pas «fans de l'école». L'un deux apprend à servir et gérer les brunchs du dimanche au Zinema. Pudique, Laurent glisse juste quelques mots pour dire la difficulté, parfois, d'être un papa. «Il faut apprendre le métier, mais c'est mieux, à son âge, qu'il le fasse avec quelqu'un d'autre que moi.» Il sourit et vérifie la monnaie dans la caisse: «Quand ils étaient petits et qu'ils me voyaient compter les pièces, mes enfants pensaient que j'étais riche».

11h: le cinéma d'Oron nous attend

Au volant de son 4x4 un peu déglingué, Laurent prend quelques instants pour admirer les couleurs de l'horizon. Chauffage coupé pour éviter que les glaces ne fondent, il parle de cinéma suisse, du coût des films, et argumente: «On peut tourner un film dans un seul appartement, avec du matériel simple, si l'histoire et les acteurs sont bons. D'ailleurs quand quelqu'un parle de la lumière du film après l'avoir vu, c'est que le film n'est pas bon. On s'en fiche de la lumière.» A-t-il déjà voulu réaliser un film? «Comme scénariste oui, c'est intéressant. Mais j'ai déjà travaillé sur des tournages , on passe son temps à attendre et à porter des caisses, c'est ennuyeux. Et puis, avec les salles à gérer, ça fait trop. Surtout que l'idée est d'en ouvrir une quatrième, sur Genève cette fois-ci.»

Arrivés au cinéma d'Oron, Laurent prépare la salle pour un anniversaire d'enfants et se démène dans la salle de projection pour trouver la solution à un problème de sous-titres. Les heures ont filé et il est déjà 13 heures passées. Les enfants arrivent dans une quinzaine de minutes. Il n'aura pas le temps de manger tout de suite et refuse ma proposition d'aller lui chercher un sandwich: «Ils font de très bonnes pizzas dans le petit resto au coin de la rue, je préfère attendre encore un peu, on ne sait jamais, j'arriverai peut-être encore juste à me faire servir.»

Le café, les films, les pizzas, oui, Laurent Toplitsch préfère ce qui est bon. Et ce qui est vrai. Du cinéma authentique, des salles à taille humaine, chaleureuses, des places payées en espèces, du papier pour noter ses coordonnées afin de recevoir le programme, une bonne bière à déguster sur place, au comptoir.

Je repars (enchantée, affamée et un peu gelée), avec des images de cinéma plein la tête et une furieuse envie de déconnecter Netflix.

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