Football - Lausanne, Servette, deux salles, deux ambiances

Publié

FootballLausanne, Servette, deux salles, deux ambiances

Les Grenat ont bien sûr profité de l’expulsion de Puertas pour s’imposer 3-0 à la Tuilière, mais il n’y a pas que ça.

par
Daniel Visentini

Étouffés, les cris de joie de l’immense parcage visiteur de la Tuilière parvenaient encore dans les entrailles du stade quand Ilija Borenovic et Alain Geiger prenaient la direction de la pièce réservée pour leur conférence de presse commune. À gauche, le technicien de Servette, le visage serein, sans grande différence d’avec celui qui était le sien durant la noire période de deux mois; à droite le technicien du LS, pas serein, presque perdu, le visage qui est le sien depuis le début de la saison. Deux salles, deux ambiances comme on dit.

L’excuse d’une défaite sans appel (0-3 à domicile), est toute trouvée pour Lausanne: l’expulsion de Cameron Puertas, emporté deux fois par des gestes incontrôlés, sur Sasso d’abord (36e), sur Douline ensuite (45e), avec pour conséquence cette expulsion logique (deux fois jaune), que ni lui ni Borenovic n’ont remise en question.

«Ce fait de match a conditionné la suite, soufflait-il. C’était compliqué, on voulait tenir le 0-0 après la pause, à dix, mais Servette a marqué très vite et nous a obligés à prendre des risques, en nous exposant à des attaques rapides.»

«Ce fait de match a conditionné la suite»

Ilija Borenovic, entraîneur du LS, évoquant l’expulsion de Puertas à la 45e.

Tout cela est vrai. L’entraîneur du LS a rappelé que durant la première période, les deux équipes faisaient jeu égal. C’est vrai aussi. Jusqu’à un certain point. La seule occasion nette des Vaudois, c’est ce tir inouï de Chafik, qui surprend Frick. Dans un angle insensé, il touche le premier poteau. La seule occasion nette des Genevois, c’est un débordement de Stevanovic qui centre en retrait pour Valls. Le Français oublie Imeri sur sa gauche, centre trop sa frappe: il y a là l’idée d’une action collective. C’est déjà différent.

Borenovic-Geiger: le contraste

Devant la presse, le contraste se matérialise. Ilija Borenovic, c’est celui qui soupire quand on lui demande comment Lausanne va s’y prendre pour sortir de l’impasse, pour arrêter de prendre trop de buts (31 déjà, la pire défense de la ligue), pour en marquer plus (16 seulement jusque-là, la pire attaque de la ligue). Attention: cette longue respiration n’est pas le souffle d’une exaspération pour un questionnement mal venu. Non, il y a dans ce soupir une part de détresse. Et de lucidité.

«On ne sera pas cette équipe capable de marquer trois ou quatre buts par week-end, dira-t-il enfin. On lutte pour le maintien, voilà. On travaille dur pour y arriver.» Voit-on une part de résignation qui se fige sur le visage marqué d’Ilija Borenovic? C’est possible. Il y a ici un jeune entraîneur, qui débute dans le monde professionnel, confronté à la tourmente d’un début de saison raté pour beaucoup de raisons qui lui échappent: brassage du contingent, recrutement, choix en amont de la saison. Il y a ici un entraîneur qui accuse le coup.

Un calme olympien

À deux sièges de lui, il y a Alain Geiger. C’est, du haut de ses 61 ans et de son expérience de joueur et d’entraîneur, celui qui ne se départit jamais d’une forme de distance d’avec les événements. Il a traversé le passage à vide de Servette comme la résurrection qui a suivi: dans le calme. Un calme olympien, presque déroutant au plus fort de la crise.

Il y a quelque chose de l’ordre de la foi du charbonnier, chez lui, qui manifestement fait du bien au groupe. On a bien pu s’interroger sur ses capacités à être toujours l’homme de la situation au moment où Servette enchaînait les défaites, il n’a pas changé: ni son discours, ni son regard sur le futur qu’il savait meilleur. Oh, il a bien sûr tiqué, étonné qu’on puisse douter de son aptitude à sortir le groupe de l’ornière, mais il est resté là, solide, planté comme un guide, assurant que tout ce qui avait existé avant existerait après aussi, après les écueils, forcément passagers.

Il avait raison. Servette, par la voix de son président Pascal Besnard, exaspéré par certains mots (crise), avait raison aussi d’avoir confiance. Après deux victoires consécutives (face à GC et Lausanne), c’est plus simple, forcément, et ce n’est là que la photographie de l’instant. Mais il y a chez les Grenat quelque chose qui tient de la résilience et Geiger pour l’incarner.

Les choix de Servette

Il n’y a pas que ça. Contre Lausanne, il y a eu des orientations aussi. Douline par exemple. Est-ce un hasard si Puertas a craqué par deux fois, précipitant le malheur des siens? Pas forcément. Douline était collé à ses basques depuis la première minute, l’exaspération de Puertas est née de cette pression constante imprimée par le Français, qui trouve enfin ses marques.

On a entendu aussi Borenovic regretter le schéma qui a conduit au premier but de Servette. Il dérive aussi de certains choix de Geiger: titulariser Cognat, avec pour conséquence le décalage d’Imeri sur la gauche. Autrement dit: perdre l’impact du néo-international dans le cœur du jeu. On veut croire qu’à l’avenir Servette pourrait trouver une solution pour associer Cognat et Imeri dans l’axe. Mais en attendant, c’est en décalant Imeri à gauche et en aménageant ce décalage que le premier but a pris forme.

«J’avais demandé à Valls de s’écarter sur le côté, de prendre l’extérieur (Chafik notamment), pour permettre à Imeri de prendre plus facilement la profondeur ou de rentrer à l’intérieur.» Le premier but, c’est Imeri qui file côté gauche, avant de trouver Stevanovic de l’autre côté (centre pour Kyei ensuite). Le deuxième but, c’est Stevanovic qui trouve Imeri dans l’axe (centre dévié par Diaw).

«J’ai senti qu’il y avait de la concurrence, des joueurs prêts à prendre une place désormais, ce qui était moins le cas avant»

Alain Geiger, entraîneur du Servette FC

Servette, c’est un Imeri qui a franchi un palier depuis quelques semaines, c’est un Cognat de retour, pas encore à son niveau mais qui fera un bien fou c’est certain, c’est Stevanovic, meilleur passeur européen, devant Thomas Müller par exemple, avec 13 assists en 14 matches joués cette saison. Hallucinant! C’est un Vouilloz qui joue à la place de Rouiller, un Diallo qui prend la place du capitaine Sauthier, même si tout n’est pas parfait. C’est un Geiger qui a bougé ses propres lignes en faisant ces choix-là, qui ne sont pas définitifs mais qui marquent un changement. «J’ai senti qu’il y avait de la concurrence, des joueurs prêts à prendre une place désormais, ce qui était moins le cas avant», dira-t-il.

Sur la droite de l’estrade, Ilija Borenovic, le regard dans le vague, écoute. Envieux? Sans doute, un peu. Ces solutions, cette confiance, ces perspectives, il ne les a pas. Pas encore en tout cas. Lausanne est fragile partout, il a changé d’entraîneur et vu un brassage de son contingent chambouler ce qui existait avant, il ne s’appuie pas sur des certitudes acquises depuis longtemps, comme à Servette.

Deux salles, deux ambiances, oui.

Pour les détails du match, cliquez ici.

Ton opinion