20.10.2018 à 21:00

Le bonheur, ce tyran

Bien vivre

Livres, services, thérapies… le bonheur est désormais une industrie autant qu’une morale – pire, une injonction. Analyse des effets pervers de ce nouvel impératif.

par
Geneviève Comby
The Image Bank/Loubie Lou

C’est une déferlante, une lame de fond optimiste et pleine de bienveillance qui a envahi les librairies: entre «L’apprentissage du bonheur», «La formule du bonheur», «Ma clé du bonheur», «100% bonheur», «Ma boîte à petits bonheurs», «Le bonheur d’être soi» – pour ne citer que quelques titres, parmi les plus récents – la félicité semble à portée de main. Les chantres du développement personnel nous veulent du bien. Nous aussi, a priori. Sur le principe, on est tous d’accord. Peut-on, pour autant, décréter que l’on va rayonner de bonheur plutôt que se morfondre et souffrir? On peut toujours essayer de mobiliser les ressources positives qui sommeillent en nous, comme nous le propose la psychologie positive. Cette discipline, apparue au début du XXIe siècle, se focalise en effet sur les forces des individus, plutôt que sur leurs pathologies. Projet louable que certains pourtant critiquent vertement. Car à force de faire du bonheur une valeur cardinale de nos sociétés, nous voilà plus que jamais soumis à une injonction: le devoir d’être heureux.

«Nous avons cessé de croire que le bonheur est lié au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin, qu’il couronne une vie vertueuse ou qu’il est la maigre consolation accordée aux simples d’esprit. Bien au contraire, il est désormais envisagé comme un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par la volonté», estime la sociologue Eva Illouz, coauteure d’un ouvrage remarqué sur la tyrannie du bonheur («Happycratie», éd. Premier Parallèle). Marteler que nous possédons tous en nous les ressources positives qui mènent au bonheur, qu’il suffit de les trouver, c’est bien joli, mais forcément culpabilisant pour ceux qui n’y arrivent pas. L’ascendant actuel des «vendeurs de bonheur» est d’ailleurs bien commode dans un système libéral, estime Eva Illouz.

Car l’idée même que le bonheur est à la portée de chacun permet d’occulter un tas d’autres facteurs potentiellement démoralisants, comme les inégalités sociales, le chômage, les conflits, dont les tenants du pouvoir politique et économique devraient se sentir responsables. Voilà comment une certaine idée du bonheur vient légitimer «l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de problème structurel mais seulement des déficiences psychologiques individuelles», observe la sociologue. À vous de maximiser votre potentiel. Ça ne marche pas? Eh bien, c’est de votre faute, point barre.

Livres, services, thérapies, etc. Le bonheur est devenu une marchandise. C’est aujourd’hui une industrie autant qu’une morale. L’incitation au bonheur est partout. Au travail, on voit fleurir les postes de Chief Happiness Officer, un genre de préposé au bonheur dont le rôle serait de créer des conditions qui permettront aux employés de s’épanouir. Car un employé heureux est, paraît-il, plus productif.

«Une certaine idée du bonheur légitime l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de problème structurel mais seulement des déficiences psychologiques individuelles»

Eva Illouz, coauteure d’«Happycratie»

Même pression dans son couple, sa famille ou dans ses loisirs. Il faut désormais pouvoir afficher son bonheur partout. Un bonheur auquel on consacre même une journée internationale, le 20 mars. Et un bonheur qui se mesure! On serait plus heureux en couple que célibataire, si l’on vote à droite plutôt qu’à gauche, à 60 ans plutôt qu’à 40, selon les sondages. Des enquêtes dans lesquels les participants sont généralement interrogés sur leur «satisfaction», leur «bien-être subjectif». D’autres indicateurs se veulent plus solides, comme le Better Life Index de l’OCDE, ou le World Happiness Report des Nations Unies, état du bonheur au sein de chaque pays basé sur trente-huit indicateurs (PIB, espérance de vie en bonne santé, appréciation subjective, etc.). Des classements internationaux où la Suisse se classe régulièrement parmi les meilleurs aux côtés d’autres nations bénies comme le Danemark ou la Finlande.

Alors quoi, vous n’êtes pas heureux? Avant de mesurer l’intensité de son bien-être, encore faut-il savoir de quoi on parle. Le dictionnaire fait du bonheur un synonyme de chance, un état de complète satisfaction, de béatitude, de joie. Aristote, lui, y voit le but de la vie humaine, le «bien suprême». Ce qui est certain, c’est qu’il nous file entre les doigts. «Nous sommes des intermittents du bonheur», confirme le psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann pour qui le bonheur est «la conjugaison du plaisir et du sens, un état qui se caractérise d’un point de vue émotionnel et cognitif à la fois». Lui-même en a fait un de ses thèmes de prédilection. Ce chantre de la psychologie positive tient à distinguer cette discipline telle qu’elle est pratiquée en Europe des dérives de certains de ses représentants, notamment outre-Atlantique: «La psychologie positive est un courant de recherche scientifique qui fait du bonheur un sujet d’étude, sans donner d’injonctions. Il ne s’agit pas d’une idéologie.» À ses yeux, «le bonheur se construit plutôt qu’il ne se trouve». Qu’il soit devenu un véritable business, et même une tyrannie, il l’admet: «Dans mon livre «On a toujours une seconde chance d’être heureux», j’expose la thèse – étayée par de la recherche – selon laquelle, dans le présent, on n’est jamais heureux. Dans le présent, on est joyeux, on a du plaisir, on s’émerveille, on ressent. Le sens se construit ensuite».

Et pourtant, on voudrait produire du bonheur comme on produit des radis, pour reprendre une expression de l’essayiste français Pascal Bruckner, qui soulignait, il y a près de vingt ans déjà, dans «L’euphorie perpétuelle», que nous appartenons à «la première société dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux». C’est plus que jamais le cas.

----------

«La représentation du bonheur varie selon les époques, les civilisations»

Interview avec Michel Faucheux, Maître de conférences à l’Institut national des sciences appliquées, à Lyon, historien des idées et auteur d’«Histoire du bonheur» (éd. Philippe Lebaud).

En quoi notre conception du bonheur varie-t-elle de celle des générations précédentes?

Le bonheur est une construction sociale. Ce que nous mettons dans ce mot varie selon les époques, selon les civilisations. À l’échelle du XXe siècle et du début du XXIe, on peut noter une fracture dans la société occidentale après la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette période de croissance qu’on va appeler les Trente Glorieuses, on assiste à la promotion d’un bonheur de la possession, du confort, qui se caractérise par l’accès à de nouveaux objets de bien-être.

Au début du XXe siècle, par contre, alors que la société était encore largement paysanne, les classes populaires ne possédaient que peu d’objets, les cadeaux que l’on pouvait recevoir étaient de l’ordre du plaisir, mais un plaisir qui renvoyait à une vérité. On cite volontiers l’orange donnée à Noël. C’est une métaphore, qui n’est toutefois pas sans fondement. Par sa rareté précisément, l’orange provoquait le bonheur, un bonheur qui nous paraîtrait dérisoire aujourd’hui, alors qu’il était source d’une véritable intensité que la société d’hyperconsommation dans laquelle nous vivons ne nous offre plus.

Du coup, on cherche le bonheur ailleurs, dans le développement personnel?

On pourrait se dire qu’avec le développement personnel, nous ne sommes pas dans l’avoir, mais dans l’être. Or nous nous trouvons en réalité face à un objet de consommation que l’on achète par des livres, des stages, des coachs, etc. Le bonheur s’associe ainsi à une marchandisation complète de notre être, à la fois physique, mentale et spirituelle. Nous sommes au comble de la société marchande, non pas dans le bonheur de l’être.

C’est-à-dire?

Pouvoir s’enchanter, s’enchanter de la relation à autrui, au monde. L’étymologie du mot bonheur vient de «heur», du latin augurium, qui signifie promesse de bonne chance. Le bonheur, c’est un vacillement de l’être, il n’est pas formaté, prédéfini, c’est un embarquement de l’être vers la promesse d’une plénitude, un état instable, éphémère. Encore faut-il savoir vivre cela.

La quête du bonheur apparaît comme un objectif individuel. Est-ce que cela a toujours été le cas?

Dans la mesure où le bonheur est une construction sociale, il en existe de représentations sociales différentes. Même si elles peuvent coexister, s’interpénétrer. On peut néanmoins remonter jusqu’à la cité grecque, au Ve siècle avant notre ère. La philosophie est alors un exercice du bonheur au sens où il s’agit d’une activité rationnelle: la raison peut nous permettre d’accéder à une plénitude via la philosophie. En schématisant, on peut mentionner une autre représentation du bonheur, qui remonte au Moyen Âge, un monde dominé par la présence divine. L’homme est un pèlerin sur la Terre qui attend, par les épreuves qu’il subit, un salut, nécessairement en dehors du monde, dans un au-delà.

Un salut qui correspond à une forme de plénitude. Une troisième grande représentation du bonheur correspond à l’idée que celui-ci passe du ciel sur la Terre. Une conception qui apparaît au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Et de la Révolution française qui, au fond, consiste à faire descendre le bonheur sur la Terre par la politique, une politique à hauteur d’homme. Le mot bonheur figure d’ailleurs dans la déclaration d’indépendance américaine.

Cette quête est-elle universelle ou propre à l’Occident?

Les livres du dalaï-lama, par exemple, portent souvent le mot «bonheur». Mais dans le bouddhisme, auquel on se réfère souvent, le bonheur s’apparente plus à une sérénité. La spiritualité bouddhiste consiste, au fond, à se délivrer des passions de notre individualité, qui sont synonymes de souffrance. À partir de là, il s’agit de se libérer de son individualisme, alors que nous avons mis l’individu au cœur de notre civilisation. On le voit, ce concept d’individu n’a pas du tout le même sens dans d’autres cultures.

Quand la biologie s'en mêle

Ce n’est pas qu’une question d’état d’esprit. Dans la quête du bonheur, il faut compter avec les aléas de la vie. Mais aussi avec l’injustice de l’hérédité.

Des études sur les jumeaux suggèrent que la propension au bonheur aurait une dimension génétique. En effet, quel que soit leur parcours, ces frères et sœurs semblent déclarer un niveau de bonheur assez similaire. De là à parler d’un gène du bonheur…

N’empêche, certains chercheurs pointent bien le rôle du 5-HTT, un régulateur de la sérotonine – l’hormone qui participe à la sensation de bien-être. Les porteurs de la version courte de ce gène présentent un risque plus élevé de souffrir de dépression suite à des événements stressants.

À noter aussi que l’environnement (par exemple la relation parent-enfant dans les premiers stades de développement) peut modifier l’expression des gènes et, là encore, faire varier la propension d’un individu au bonheur.

Pour remettre tous le monde sur un pied d’égalité, précisons que la psychologie évolutionniste considère l’être humain comme globalement plutôt enclin au malheur, un trait de personnalité hérité de nos ancêtres chez qui l’anxiété optimisait les chances de survie.

Plus troublant, à l’ère des écrans, des réseaux sociaux et de la gratification instantanée, le bonheur serait sérieusement menacé par la quête frénétique du plaisir immédiat. C’est la thèse développée par l’Américain Robert Lustig. Selon lui, plaisir et bonheur sont certes deux émotions positives, mais qui font appel à des réseaux neuronaux distincts. Avec la dopamine, l’hormone du plaisir, votre cerveau vous dit que quelque chose est bon et qu’il en veut encore, alors qu’avec la sérotonine, l’hormone du bonheur, il vous signifie qu’il est comblé. La dopamine «excite les neurones», alors que la sérotonine les «chatouille», selon Lustig. Le problème survient lorsque la sur-stimulation de dopamine devient chronique: il faut alors en produire toujours plus pour obtenir le même effet. Un mécanisme qui recourt à certains acides aminés et qui se fait au détriment de la production de sérotonine.

Autrement dit, à trop chercher le plaisir, on s’empêche d’être heureux. C’est chimique.

Votre opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!