Diplomatie - Le bras de fer entre la Chine et le Canada loin d’être terminé
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DiplomatieLe bras de fer entre la Chine et le Canada loin d’être terminé

Après plus de deux ans et demi, les relations entre le Canada et la Chine viennent d’atteindre un nouveau pic de tension, mais pas le dernier. Pour des experts, le Canada se trouve dans une «impasse» et seuls les États-Unis peuvent l’aider à en sortir.

L’ambassadeur canadien en Chine Dominic Barton le 11 août 2021.

L’ambassadeur canadien en Chine Dominic Barton le 11 août 2021.

AFP

L’arrestation de Meng Wanzhou, point de départ

«Cette arrestation est soudain venue empoisonner des relations qui étaient très bonnes entre les deux pays depuis les années 1970», explique Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques (HEP) de Moncton et spécialiste de la Chine.

Meng Wanzhou, 49 ans, fille du fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, avait été arrêtée le 1er décembre 2018 à l’aéroport de Vancouver à la demande de Washington, qui veut la juger pour fraude bancaire.

Les États-Unis accusent la numéro 2 du géant des télécoms d’avoir menti à un cadre de la banque HSBC sur les liens entre le groupe chinois et sa filiale Skycom, qui vendait des équipements à l’Iran, exposant l’établissement à des sanctions américaines. L’intéressée a toujours nié ces accusations.

Le gouvernement chinois estime depuis le début que l’administration américaine cherche avant tout à affaiblir Huawei, entreprise chinoise de pointe et leader mondial des équipements et réseaux 5G, sans équivalent côté américain.

«Dans cette affaire, le Canada est clairement l’otage de la rivalité géopolitique et technologique entre les États-Unis et la Chine», juge Roromme Chantal, qui estime que la Chine fera «tout pour obtenir la libération de Meng Wanzhou».

Depuis une semaine, cette dernière est de retour devant un tribunal canadien pour une dernière série d’audiences consacrées à son éventuelle extradition. Elle vit actuellement en liberté surveillée dans sa luxueuse propriété de Vancouver et porte un bracelet électronique. Mais aucune décision n’est attendue avant plusieurs mois et en cas d’appel, la procédure pourrait durer encore plusieurs années.

Les «représailles» chinoises

Quelques jours après l’interpellation de Meng Wanzhou, la Chine a arrêté deux Canadiens: l’homme d’affaires Michael Spavor et l’ex-diplomate Michael Kovrig. Jugés tous les deux en mars dernier pour espionnage, la condamnation pour le premier - 11 ans de prison - vient de tomber quelques jours seulement après le retour de Meng Wanzhou devant un tribunal canadien donc. Mardi, la justice chinoise avait aussi confirmé en appel la peine de mort visant Robert Lloyd Schellenberg, un autre Canadien condamné quant à lui pour trafic de drogue.

«Le timing n’a rien d’accidentel. Il n’y a pas de coïncidence. Les Chinois veulent mettre la pression sur le Canada et on voit bien la stratégie chinoise à l’œuvre avec la gradation des décisions», analyse Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine. Ce dernier voit ces arrestations comme des «prises d’otages». «C’est une stratégie de plus en plus utilisée par la Chine et une vraie question pour les démocraties», estime-t-il.

Mercredi, tout de suite après l’annonce de la condamnation de Michael Spavor, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a fustigé cette condamnation, qualifiée comme «absolument inacceptable et injuste». De nombreux alliés occidentaux du Canada ont dans la foulée dénoncé ce verdict. Toutefois, malgré ces appuis, «la balance est de plus en plus déséquilibrée entre Ottawa et Pékin, ce qui limite les marges de manœuvre canadiennes», estime Gordon Houlden, directeur du China Institute à l’Université de l’Alberta.

Quelle issue possible?

«La seule façon d’obtenir la libération des Canadiens est une diplomatie triangulaire, avec les États-Unis», explique Roromme Chantal, car «difficile d’envisager une concession de la Chine sans libération de Meng Wanzhou». Sinon la Chine va continuer «à instrumentaliser la justice».

Et un autre jugement est attendu prochainement: celui concernant Michael Kovrig. Le concernant, Guy Saint-Jacques dit «s’attendre à une condamnation encore plus sévère car les Chinois savent que cela aura un impact fort puisque c’est un ancien diplomate».

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a appelé mercredi Pékin à libérer «immédiatement» et «sans condition» Michael Spavor, et le ministre canadien des Affaires étrangères Marc Garneau a confirmé travailler avec Washington «à la libération des deux Michael». Mais sans vouloir «entrer dans les détails sur la nature des discussions avec notre partenaire américain», a-t-il déclaré.

«L’une des solutions serait que les États-Unis abandonnent les accusations contre Meng ou trouvent un accord avec la Chine», ajoute Guy Saint-Jacques, mais «jusqu’ici les États-Unis ne semblent pas prêts à bouger». Et il est «probable que les États-Unis n’aient pas la même sensation d’urgence que le Canada», renchérit Gordon Houlden.

Dans le pays, certains appellent dans ce contexte à faire pression sur la Chine en menaçant de boycotter les Jeux olympiques de Pékin de 2022.

(AFP)

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