PANDéMIE: Le calvaire d’un Lausannois bloqué en Inde
Actualisé

PANDéMIELe calvaire d’un Lausannois bloqué en Inde

Entre couvre-feu et rouage administratif kafkaïen, un musicien vaudois désespère de pouvoir rentrer un jour au pays.

par
LeMatin.ch
Daniel Genton, un Lausannois, a posté ce selfie pris devant un barrage de police à Chennaï, la capitale de l'État du Tamil Nadu, où il attend son rapatriement.

Daniel Genton, un Lausannois, a posté ce selfie pris devant un barrage de police à Chennaï, la capitale de l'État du Tamil Nadu, où il attend son rapatriement.

DR

Ironie du sort! Le séjour en Inde de Daniel Genton, 69 ans, un batteur de jazz et percussionniste lausannois, devait se résumer à une longue promenade de santé entamée le 14 février. «Après un voyage à Sumatra, a confié le globe-trotteur, je rêvais d’une cure ayurvédique en Inde. Mais au lieu des bienfaits d’une médecine traditionnelle, je suis bloqué depuis fin mars par une administration incohérente, paranoïaque et parfois corrompue, m’empêchant de rentrer en Suisse.»

Les faits? Pour lutter contre la pandémie, les États indiens décrètent le couvre-feu le 23 mars. Une mesure reconduite plusieurs fois et qui doit s’achever en principe fin avril. «Ce couvre-feu n’a rien à voir avec les règles de confinement prises en Suisse ou ailleurs en Europe, précise le musicien. Il dure 24 heures sur 24, toute personne qui s’aventure dans les rues sans autorisation risque d’être frappée à coups de bâton. Certains gouverneurs ont même ordonné aux forces de l’ordre de tirer à balles réelles, si nécessaire.»

Pris au piège à Rameshwaram

Daniel Genton, est pris au piège à Rameshwaram, un haut lieu de pèlerinages de l’Inde situé au sud-est de l’État du Tamil Nadu, à quelques encablures du Sri-Lanka. Contradiction insoluble, il n’a le droit ni de se déplacer, ni de séjourner dans les hôtels, tenus de rester fermés. «Le consulat suisse à Chennaï (anciennement Madras) la capitale du Tamil Nadu, m’a donné le numéro de téléphone du préfet qui aurait dû me sortir de cette impasse et me délivrer une autorisation de déplacement. Mais au lieu d’une aide, une escouade d’agents de la sûreté (CID) a débarqué dans le seul hôtel ayant pris le risque de m’héberger par pure compassion.»

À deux doigts d’être jeté en prison

L’Helvète est traité comme un criminel. Les agents lui reprochent de ne pas avoir annoncé sa présence à la police, ce qui n’est nullement une obligation légale découlant du couvre-feu. De plus, se présenter spontanément dans un commissariat peut se révéler extrêmement dangereux. «En Inde, ajoute le Lausannois, par les temps qui courent et la paranoïa ambiante, vous vous retrouvez très vite sans raison derrière les barreaux!»

Daniel Genton en compagnie de l'hôtelier indien qui risque la prison pour avoir hébergé le musicien lausannois. (photo: DR)

Daniel Genton en compagnie de l'hôtelier indien qui risque la prison pour avoir hébergé le musicien lausannois. (photo: DR)

Il réussit toutefois de justesse à éviter la case prison. Moins chanceux, l’hôtelier qui avait pris le risque de l’héberger, a été emmené au poste manu militari. Grâce à l’aide de sa famille et de solides bakchichs, il a finalement été libéré. Mais ses ennuis ne sont pas terminés. La police a déposé une plainte pénale contre lui et il devra affronter un procès à une date ultérieure. S’il est reconnu coupable, Il risque entre un et six mois de prison, assorti d’une amende.

Crucifié dans la presse Pour Daniel Genton une cerise avariée a été déposée sur le gâteau déjà très indigeste. Le CID a fourni des photos de lui prises par les agents lors de la descente de police et des informations tronquées à des médias locaux. Aucun de ces supports, assure le Lausannois, ne s’est donné la peine de lui envoyer un journaliste pour connaître sa version des faits. Résultat, il est épinglé dans plusieurs articles – comme celui paru dans le Dina Thanthi, le principal quotidien en langue tamoule – qui annoncent son extradition programmée à la fin du confinement sans qu’il ait été mis au courant.

Coupure de presse d'un quotidien en langue tamoule qui a épinglé le Romand sans l'avoir jamais interviewé. (photo: DR)

Coupure de presse d'un quotidien en langue tamoule qui a épinglé le Romand sans l'avoir jamais interviewé. (photo: DR)

L’espoir va pourtant renaître pour le musicien pendant les Fêtes de Pâques. «Le Vendredi Saint, grâce encore une fois à l’intervention de la représentation suisse, j’ai reçu un «Road Permit», un droit de circuler qui m’a permis de gagner samedi Chennaï, distant de 650 kilomètres en taxi. Mais pour l’obtenir, j’ai dû parcourir avant les 50 km qui séparent Rameschwaram de Rhamnatapuram, le chef-lieu du district. Je suis arrivé à l’ouverture des bureaux de l’administration à 9 heures du matin avec des papiers en ordre auxquels ils manquaient juste une autorisation orale que devait donner un fonctionnaire. Ils m’ont fait poireauter neuf heures avant de me l’accorder.»

Angoisse dans un cinq étoiles

À Chennaï, la situation du globe-trotteur s’améliore sensiblement. Le consulat l’a placé dans un hôtel cinq étoiles autorisé à accepter des étrangers. «C’est très confortable, reconnaît le voyageur, mais ce n’est pas dans mon budget, surtout si la situation s’éternise. La représentation suisse me paye le séjour, mais je devrais tout rembourser après mon retour en Suisse.»

Aux dernières nouvelles, le DFAE organiserait un vol vers Zurich la semaine prochaine. L’avion décollerait de Cochin dans l’État du Kerala. Le hic, cet aéroport est situé sur la côte ouest de l’Inde et distant de quelque 1000 km de Chennaï. «Ici, on souffle toujours le chaud, puis le froid. C’est une excellente nouvelle, le consulat organiserait le périple par la route au départ de Chennaï qui passerait par Bengalore. Mais ce vol n’est toujours pas confirmé et le consulat n’a donc pas entrepris les démarches nécessaires auprès du gouvernement central et des États concernés pour permettre notre transfert.»

Affaire à suivre.

Victor Fingal

«Cent soixante personnes sont encore bloquées en Inde»

Les réponses de George Farago, porte-parole du DFAE aux questions du Matin.ch

Un vol de rapatriement serait prévu la semaine prochaine au départ de Cochin dans l’État du Kerala. Pouvez-vous le confirmer?

Un troisième vol de rapatriement depuis l’Inde est effectivement prévu. Il devrait avoir lieu à la fin de la semaine prochaine, à condition que tous les permis spéciaux – y compris ceux permettant les déplacements internes au sein du pays – soient délivrés à temps par les autorités indiennes.

Combien de personnes sont aujourd’hui encore bloquées en Inde?

Nous estimons que 160 personnes répartis sur l’ensemble de l’immense territoire indien ont indiqué qu’elles désiraient quitter le pays.

Un Lausannois installé dans un hôtel cinq étoiles par le Consulat de Suisse à Chennaï, s’interroge sur la facture finale qu’il devra rembourser, d’autant plus, si son séjour se prolonge encore.

La Confédération préfinance les vols de rapatriement. Les frais engagés seront facturés à l’issue du retour et seront imputés à tous les bénéficiaires sous la forme d’une participation aux frais, équivalent à un prix raisonnable habituel du marché.

En tout, combien de touristes suisses désirent rentrer au plus vite au pays?

Le DFAE ne dispose pas de chiffres précis mais selon les chiffres fournis par les ambassades suisses, il resterait quelques centaines de personnes bloquées à l’étranger. Après plusieurs semaines d’activités, le DFAE a annoncé récemment que son action de rapatriement serait réduite progressivement et qu’il allait se concentrer sur un renforcement des partenariats avec les pays voisins afin d’optimiser l’occupation et l’efficacité des vols. - (VF)

Votre opinion