Jura - Le conducteur qui avait tué sa grand-mère meurt avant son procès
Publié

JuraLe conducteur qui avait tué sa grand-mère meurt avant son procès

La justice jurassienne a établi la vitesse excessive de l’automobiliste qui roulait de Courgenay à Porrentruy pour conduire son aïeule maternelle chez le coiffeur, mais elle n’a pas mesuré son degré d’alcoolémie.

par
Vincent Donzé
1 / 7
Hommage à Marianne, à l’endroit précis où elle a trouvé la mort.

Hommage à Marianne, à l’endroit précis où elle a trouvé la mort.

DR
Cette veuve d’un célèbre masseur et rebouteux était joyeuse.

Cette veuve d’un célèbre masseur et rebouteux était joyeuse.

Lematin.ch/Vincent Donzé
Le 5 août 2020, elle n’aurait pas dû monter dans la Golf blanche de son petit-fils.

Le 5 août 2020, elle n’aurait pas dû monter dans la Golf blanche de son petit-fils.

DR – police cantonale jurassienne

Toujours coquette et souriante à 85 ans, Marianne avait rendez-vous chez le coiffeur, le 5 août dernier. Son petit-fils de 39 ans devait la conduire de Courgenay à Porrentruy où elle avait rendez-vous à 8 h 45. «À 9 heures au plus tard, après, ça n’ira plus», avait prévenu la coiffeuse. La grand-mère n’arrivera jamais à destination.

Son petit-fils devait la conduire à Porrentruy. Marianne s’entendait bien avec lui, sauf qu’elle n’aimait pas rouler dans sa voiture. Gaël conduisait vite. Trop vite. Sur le tronçon menant de Courgenay à Porrentruy, il était sorti plusieurs fois de la route, dont une fois avec 2,36 pour mille d’alcool dans le sang.

Retraits de permis

«J’ai fait une sortie de route en 2007, c’était dû à la vitesse, l’alcool et les médicaments», admettait Gaël. Ce fou de vitesse avouera, en le minimisant, un «petit accrochage» en 2013. Deux retraits de permis ont sanctionné ses excès, de six mois pour l’un et d’un an pour l’autre.

Le 5 août dernier, la grand-mère s’est impatientée. Son petit-fils attendu dès 8 h 35 était en retard. Lorsqu’il s’est présenté, il était déjà 9 h 10, dix minutes après l’échéance fixée par la coiffeuse. Mais qu’importe: habitué à n’en faire qu’à sa tête, Gaël a pris la route avec sa grand-mère. Au village, il a traversé le passage à niveaux, à la hauteur de la rue Petite-Gilberte, puis il a mis pleins gaz à la rue du Général-Comman, sur une route descendante.

Dans une longue rectiligne, avant un une-deux, la Golf GTI modifiée a largement dépassé la limitation à 80 km/h. Un léger virage à droite, puis un autre à gauche, en enfilade, à une vitesse qui sera estimée à 134 km/h en moyenne.

Coup de volant

Selon les automobilistes arrivés en sens inverse, la Golf GTI arrivait vite. Dans une courbe à gauche, Gaël a-t-il donné un petit coup de volant à droite, pour rester du bon côté de la ligne continue? C’est l’avis d’un témoin. Un autre mentionnera une vitesse «incroyable».

Dans son rétroviseur, un automobiliste a vu la Golf blanche percuter la paroi rocheuse côté passager, après avoir un peu décollé. Le choc s’est produit à 9 h 15, à une vitesse comprise entre 114 et 146 km/h. Il a sans doute été fatal à la grand-maman.

La Golf poussée à 330 CV a poursuivi son embardée sur 90 mètres, les roues droites dans le caniveau de la banquette herbeuse, pour finalement heurter un remblai et s’immobiliser au milieu de la route, après un demi-tour, sous une forêt de pins. Le conducteur a été héliporté par la Rega à Bâle, tandis que le groupe de désincarcération s’occupait de la passagère décédée.

Dans la descente, la voiture a percuté la falaise côté passager.

Dans la descente, la voiture a percuté la falaise côté passager.

Lematin.ch/Vincent Donzé

Le séjour hospitalier du conducteur n’a duré qu’une nuit, à Bâle. Il ressortira de l’hôpital avec un nez et trois côtes cassés, un pied fissuré, des contusions et des hématomes un peu partout. Lors de son interrogatoire, il dira avoir bu avant minuit et demi quatre verres de Suze sèche d’un décilitre, un apéritif à 16% ou 22% d’alcool, selon sa provenance.

De l’alcool consommé avec des médicaments, et pas qu’un peu, de son propre aveu. Deux pilules de Xanax, une de Nebivolol pour le cœur, de l’insuline contre le diabète, du Tiluretard, dont les traces ont été retrouvées dans son urine.

«J’ai mal dormi la nuit précédant l’accident», a avoué le conducteur inculpé d’homicide par négligence, en se déclarant «un peu fatigué mais apte à conduire». «J’ai l’habitude de prendre ce tracé et je ne roule pas trop vite normalement. Je pense que je circulais vers les 90-100 km/h ce jour-là parce que ma grand-maman n’aimait pas la vitesse», a-t-il répondu aux enquêteurs. Un mensonge répété à sa tante: «Non, je n’allais pas vite».

Embolie pulmonaire

Le rapport d’expertise a été livré le 1er février dernier, quatre jours après le décès du conducteur fautif, suite à une embolie pulmonaire. «Dans ce cas, la procédure doit être classée», indique le procureur Laurent Crevoisier. Mais une question taraude une tante du conducteur et son mari garagiste: pourquoi le Ministère public n’a-t-il pas ordonné d’alcootest?

Claude et Maurice V. ont une petite idée sur la question, via leur avocat: la mesure de l’alcoolémie n’a pas été ordonnée car Gaël «ne présentait pas de signes d’ébriété». Ses propos étaient paraît-il cohérents, ses yeux normaux. Des affirmations qui sonnent faux à leurs oreilles: pour eux, comme l’attestent des relevés téléphoniques, le conducteur n’a pas fermé l’œil de la nuit, une nuit que ce boit-sans-soif, pensent-ils, n’a pas passé avec seulement quatre Suze.

Délai d’opposition

L’ordonnance de classement a été notifiée le 6 avril dernier mais comme le délai d’opposition est de dix jours, elle n’est pas encore entrée en force, si bien que le procureur ne peut pas s’exprimer. La vérité sur l’alcoolémie n’étant pas formellement établie, le chauffard décédé a gardé des défenseurs parmi ses anciens copains d’apéro, ce qui insupporte un pan de la famille.

«Suite au décès, l’action pénale s’est éteinte et il n’y a pas lieu d’investiguer aux fins d’établir la survenance d’éventuelles infractions pénales», a estimé le procureur. Les chances de gagner un recours étant qualifiées de «faibles», il n’y en aura pas. Mais Claudine et Maurice V. ne sont pas en paix.

Une prise de sang ayant été effectuée, ce couple de Courgenay souhaite pouvoir l’utiliser pour pratiquer une analyse du taux d’alcool à leurs frais. Pourquoi? Pas tant pour une question d’assurance: «Les informations recueillies sont en soi une forme de réparation», a résumé leur avocat.

Cas social

«Il n’appartient pas à des parties de se substituer au Ministère public quant à l’administration de preuve», a taclé le procureur, en rejetant la demande de complément de preuve. Leur neveu était un polisseur considéré comme un cas social «connu pour tirer des gobelets» jusqu’à «tomber la tête dans son assiette».

Avait-il trop bu la nuit précédant l’accident? Claudine et Maurice V. vivent mal avec cette interrogation restée sans réponse officielle. La mort de Gaël les prive d’un procès: «Même là, il a réussi à fuir ses responsabilités», soupirent-ils.

Le fautif n’aura exprimé ni excuses ni regrets pour la mort d’une veuve souriante et blagueuse, proche de son ami Jacky, toujours prompte à se rendre chez le coiffeur quand elle se découvrait un cheveu gris.

Votre opinion