Jura - Le fauconnier tue son épouse et se suicide: récit du drame
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JuraLe fauconnier tue son épouse et se suicide: récit du drame

Le procureur extraordinaire Pierre Aubert classe la procédure pénale ouverte contre un inspecteur et une procureure pour homicide par négligence, suite au drame de Courfaivre, commis par un mari jaloux accusé de violences conjugales.

par
Vincent Donzé
Mélanie et Christophe K. partageaient une passion pour la fauconnerie, ici à l’ancien Siky Ranch de Crémines (BE).

Mélanie et Christophe K. partageaient une passion pour la fauconnerie, ici à l’ancien Siky Ranch de Crémines (BE).

Lematin.ch/Jean-Guy Python

L’enquête est close, après le drame de Courfaivre (JU), qui a vu le fauconnier Christophe K. tuer son épouse Mélanie et se donner la mort. Une ordonnance de classement clôt la procédure ouverte le 22 octobre 2019 pour déterminer les causes et les circonstances des décès survenus la veille au domicile conjugal. Un drame qui a conduit les sœurs et le fils de Mélanie à déposer une plainte le 5 décembre contre un inspecteur et une procureure.

Le procureur neuchâtelois Pierre Aubert a été désigné comme procureur extraordinaire chargé de l’instruction. Avocat des plaignants, Frédéric Hainard réclamait le renvoi de la procureure et de l’inspecteur principal devant un tribunal sous l’inculpation d’homicide par négligence, sachant que le fauconnier menaçant n’a pas été mis hors d’état de nuire après une première agression.

Le récit du procureur Pierre Aubert débute le dimanche 13 octobre 2019. En fin de matinée, une citoyenne appelle la police en disant que sa voisine, Mélanie K., s’est réfugiée chez elle à la suite de violences conjugales commises la nuit précédente. L’épouse agressée est entendue par l’inspecteur principal B., assisté du sergent F.

Trois enfants

Son récit est rapporté ainsi: «Elle et son mari s’étaient rencontrés dix-neuf ans plus tôt et s’étaient mariés la même année. (…). Ils avaient eu trois enfants (…). Pendant six ans, le mariage avait été heureux (…). S’il n’y avait jamais eu entre eux de violences physiques, il y en avait eu de verbales qui, selon elle, allaient «certaines fois un peu loin». Cela faisait trois mois qu’elle envisageait de le quitter mais elle n’avait encore jamais osé le lui dire, de peur qu’il ne «vire».

Le vendredi 11 octobre, elle ose lui annoncer qu’elle ne l’aime plus, «c’est tout». Le mari prend mal la chose et tente de la faire revenir sur sa décision en lui parlant de leurs enfants. Il la manipule en lui demandant de faire encore deux fois l’amour avec lui.

L’épouse constate alors que son mari a mis de la poudre dans son verre de vin. Elle s’en débarrasse discrètement en se disant qu’il veut l’endormir pour abuser d’elle. Avant de le vider, elle prend une photographie de son verre rempli de sept grammes de paracétamol et quatre comprimés d’anticoagulant dissous dans de l’eau et de la liqueur d’amaretto. Il rétorque, sur le ton de la boutade: «Oui, oui, je vais te tuer…».

Se tirer une balle

Rebelote le lendemain, avec le même stratagème. Quand elle remarque la poudre, il va lui-même vider son verre et le rincer. Il lui montre une bouteille d’eau minérale, affirmant avoir fait un mélange d’alcool et de médicaments qu’il pourrait boire pour mourir, ajoutant qu’il pourrait encore se tirer une balle dans la tête si elle en parlait à la police.

Elle n’a plus envie d’entretenir des relations sexuelles avec son mari depuis trois mois, sans pour autant subir de contrainte. Elle a peur pour ses enfants et pour elle-même. Ni eux, ni elle ne veulent retourner à la maison. Elle envisage de s’installer chez sa sœur jusqu’à ce qu’une décision soit prise. Il est exclu qu’elle reprenne la vie commune avec son mari.

Vers 23 heures, elle va se coucher. Vers deux heures du matin, son mari la réveille sous prétexte qu’ils doivent aller chercher leur fille. Elle se lève et s’habille. Ils prennent la voiture, lui au volant, puisqu’elle n’a pas de permis. Ils partent en direction de Bassecourt.

Quatre cartouches

Peu avant la sortie du village de Courfaivre, il bifurque puis exhibe une arme en lui disant qu’il y a quatre cartouches dedans, deux pour elle et deux pour lui. «S’étant arrêté en lisière de forêt, il lui avait ordonné de passer sur le siège arrière où il l’avait contrainte à subir l’acte sexuel à deux reprises», détaille le procureur.

Christophe K. est appréhendé peu après, près de son domicile, en exécution d’un mandat d’arrestation provisoire décerné par l’officier de police. Il est conduit sans opposer de résistance au poste pour être interrogé par le même inspecteur principal, assisté cette fois du gendarme S., en présence d’une avocate de la première heure.

Faux prétexte

Christophe K. admet avoir persuadé son épouse de se lever et de le suivre sous un faux prétexte, avoir pris un chemin écarté, avoir exhibé une arme factice, et avoir entretenu deux rapports sexuels complets sur le siège arrière de la voiture, après avoir brièvement attaché sa femme au moyen de bandelettes qui se trouvaient dans sa voiture et qu’il utilisait d’ordinaire pour la chasse.

En admettant l’avoir effrayée, il affirme qu’elle était non seulement consentante, mais heureuse, voire reconnaissante d’avoir subi un choc qui lui a ouvert les yeux. Le lendemain, sa femme porte plainte. Conscient d’avoir commis une erreur, il se dit prêt à vivre séparé d’elle. À l’issue de l’audition, Christophe K., s’en va sans recevoir de règles de conduite, sachant qu’il serait entendu le lendemain par la procureure.

Une marche blanche s’était déroulée à Courfaivre (JU), jusqu’au domicile du couple.

Une marche blanche s’était déroulée à Courfaivre (JU), jusqu’au domicile du couple.

Lematin.ch/Vincent Donzé


L’interdiction de chercher à entrer en contact avec sa femme était une injonction donnée oralement, sans être verbalisée. Une perquisition faite à son domicile après son interpellation a permis la saisie de diverses armes longues, de même que le pistolet factice en plastique utilisé la nuit précédente. Les armes blanches, en revanche, ont été laissées sur place.

Selon Pierre Aubert, il y a eu un malentendu entre l’inspecteur principal et la procureure, «cette dernière étant partie du principe que le prévenu serait gardé à sa disposition jusqu’au lendemain, ce que n’avait pas compris le premier». Christophe K. a été entendu le lendemain.

Le fauconnier ne se faisait guère d’illusions sur la suite de leur relation. Il s’est engagé à respecter les mesures d’éloignement qui tenaient compte des soins à donner aux animaux. Dès le lundi suivant, Christophe K. s’est installé chez ses parents. La semaine suivante, la famille de Mélanie K. a fait part de son incompréhension en exprimant des craintes: pourquoi le fauconnier n’avait-il pas été arrêté?

Message WhatsApp

Mélanie K. a écrit elle-même à l’inspecteur principal, en lui envoyant par message WhatsApp un cliché du verre suspect. À la maison, elle ne se sentait pas tranquille. L’inspecteur lui a rappelé les mesures d’éloignement ordonnées et la possibilité d’appeler les services d’urgence au moindre problème. «OK merci», a-t-elle répondu.

Mélanie K. a ouvert un nouveau compte Facebook au nom de Mélanie M. Son mari a demandé à y être admis comme ami à peine une heure plus tard, ce qui ne lui était alors pas formellement interdit: formellement, les mesures d’éloignement n’entreraient en vigueur que le mercredi.

«Le cours des événements changea dramatiquement le lundi suivant», raconte le procureur Pierre Aubert. Lorsque le fils des époux K. et sa tante, inquiets de ne pouvoir entrer en contact avec Mélanie K., ont forcé une porte-fenêtre de la villa de Courfaivre, ils ont découvert, dans une chambre du premier étage, les corps des conjoints baignant dans leur sang.

Chez ses parents


«Les nombreuses investigations faites par la police, par les services scientifiques et par les médecins légistes n’ont pas permis de comprendre exactement ce qui s’était produit», indique Pierre Aubert. Les choses sont résumées de la manière suivante: Le lundi matin, Christophe K. s’est réveillé chez ses parents, au moment où son père quittait la maison pour se rendre à une partie de chasse où lui-même devait le rejoindre après être allé chercher ses chiens hébergés chez des amis de Courfaivre.

Après avoir pris ses chiens, Christophe K. a attendu un moment avant de se rendre chez sa femme. La semaine précédente, il s’était renseigné sur les allées et venues de ses enfants, sur la question de savoir si la maison était surveillée ou si sa femme était dotée d’un bracelet électronique.

Or, l’une des filles devait partir aux aurores, soit avant six heures, et la cadette un peu avant huit heures. Mélanie K. a envoyé un message à une amie pour l’inviter à boire un café. «On ne sait pas comment Christophe K. est entré, s’il disposait d’une clé, s’il a sonné et que sa femme est venue lui ouvrir ou s’il a usé d’un stratagème quelconque pour le faire», rapporte Pierre Aubert.

«On ne sait au surplus pas pour quel motif il s’est rendu sur place, si c’était simplement pour avoir une explication avec sa femme, explication qui aurait mal tourné, ou s’il avait dès le début des idées plus arrêtées», poursuit le magistrat. Seule certitude, on a retrouvé les vêtements des protagonistes rangés «d’une manière qui n’évoque ni précipitation ni violence». À 9 heures, un message parti du smartphone de Mélanie K. s’adressait à son mari: «Passe à la maison j’ai besoin de te parler. Ne dis rien stp».

Le sens donné

Or, à ce moment, il est à peu près certain que Christophe K. était déjà dans la maison de sa femme et que cette dernière le savait. Ce message avait d’autant moins de raison d’être que Christophe K. avait laissé son smartphone dans sa voiture. Pour le Ministère public, le sens donné à ce message est de faire croire, ultérieurement, que si le fauconnier avait contrevenu aux mesures de substitution, c’était à la demande expresse de sa femme.

A-t-il dicté le message à sa femme? L’a-t-il écrit lui-même? «Dans un cas comme dans l’autre, il laisse supposer de sa part la crainte d’ennuis subséquents, ce qui n’aurait aucune logique s’il était déjà à ce moment-là déterminé à en finir», commente Pierre Aubert.

Plus troublant: un billet, probablement de la main de Mélanie K. annonce une fin tragique: «Je suis desoler de tout sa. j’espère que vous nous pardonner un jour au revoir». Impossible de déterminer à quel moment il a été écrit. On n’y décèle ni trace de sang, ni même trace d’humidité, alors qu’il est vraisemblable que Mélanie K. ait pris un bain le matin même, puisque la baignoire était encore pleine au moment de l’arrivée de la police.

Le drame s’est déroulé au premier étage d’une maison proche de la gare.

Le drame s’est déroulé au premier étage d’une maison proche de la gare.

Lematin.ch/Vincent Donzé

«L’hypothèse que ce billet ait été écrit sous la contrainte est la plus vraisemblable», en déduit le procureur. Le drame s’est produit aux alentours de 9 h 30. À la suite de quel enchaînement de circonstances? Mystère. Les indices recueillis sur place évoquent un moment de lutte et diverses allées et venues.

Des appels au secours ont été entendus dans le voisinage, ce qui rend peu crédible l’hypothèse d’une décision commune d’en finir avec la vie. Force est d’admettre que Mélanie K. n’était pas prête à mourir ce matin-là, indique le procureur. Le carnage est l’œuvre du seul Christophe K., lequel ne pouvait envisager l’idée d’une séparation.

Les objets utilisés par ce dernier sont «une espèce de scalpel», dont on pense qu’il servait ordinairement à de la taxidermie, et un couteau de chasse. «Aucun d’eux ne tombe sous le coup de la législation sur les armes», précise le procureur. Il est possible que le premier de ces objets ait été rangé à la salle de bains et le second se trouvait très probablement dans un étui accroché au pantalon de chasse de Christophe K.

Déjà ensanglanté

On peut ainsi penser que l’un des conjoints s’est saisi du scalpel dans la première phase de la dispute et que les premières blessures ont été causées au moyen de cet instrument. Par la suite, alors qu’il était déjà ensanglanté, Christophe K. est allé chercher son couteau de chasse avec lequel il a égorgé sa femme avant de se donner la mort.

À l’appui de l’hypothèse selon laquelle les intentions homicides de Christophe K. ne sont survenues qu’au cours de la dispute, le procureur relève que les armes utilisées l’ont été pour la seule raison qu’elles étaient à portée de main au mauvais moment. «Rien ne semblait les prédestiner à un pareil usage», estime le procureur.

La lame du scalpel mesure à peine cinq centimètres et n’est guère solide: elle s’est cassée au cours de la lutte. Celle du couteau de chasse mesure neuf centimètres, mais le fauconnier ne l’avait pas sur lui au moment où les coups ont commencé.

S’égorger lui-même

«Le moyen utilisé par Christophe K. pour mettre fin à ses jours, soit de s’égorger lui-même, est tellement inhabituel et violent que l’on ne parvient pas à se convaincre qu’il l’ait prémédité», indique le procureur.

Pour les sœurs de Mélanie K. et son fils, l’omission de lui prêter secours est à l’origine du drame. Mais aux yeux des experts, il semblait conscient de ce que sa relation conjugale arrivait à son terme et était en mesure de l’accepter en se projetant dans une nouvelle vie. Pour l’inspecteur principal, l’attitude générale de Christophe K. n’évoquait pas de risques de récidive particuliers.

Rien n’a changé autour de la maison, photographiée ici l’hiver dernier.

Rien n’a changé autour de la maison, photographiée ici l’hiver dernier.

Lematin.ch/Vincent Donzé

Pour la procureure, Christophe K. reconnaissait les faits, même s’il leur donnait sa propre subjectivité: le fauconnier avait «en quelque sorte obtenu le prix qu’il avait fixé, soit d’entretenir encore des relations sexuelles avec elle à deux reprises, relations qu’il avait jugées satisfaisantes». Il était capable d’introspection et avait honte de son comportement.

Le fait de s’être muni d’une arme factice alors qu’il disposait d’armes réelles semble démontrer qu’il n’avait pas d’intention homicide à l’égard de sa femme. Son casier judiciaire était vierge. L’épouse n’avait pas émis de réserves en apprenant qu’il n’y aurait pas de mise en détention.


«Jusqu’au jour du drame, rien n’indiquait que Christophe K. ne se fût pas conformé à ce qui lui avait été enjoint», constate le procureur. Les craintes rapportées par téléphone par les proches de Mélanie K. ne se rapportaient pas selon lui à des faits survenus après l’audition du prévenu par la procureur. Juridiquement, le Tribunal des mesures de contrainte ne pouvait pas ordonner une mise en détention.

Un malentendu

S’il est incontestable qu’il y a eu un malentendu entre l’inspecteur principal et la procureure, un lien de causalité n’est pas établi entre ce quiproquo et le drame: «Le fait que Christophe K. n’ait pas été retenu le dimanche soir n’a pas joué de rôle dans sa prise de décision du lundi».

La procureure aurait-elle dû ordonner une mise en détention au terme de son audition du lundi? «Il est hasardeux de prétendre qu’une meilleure prise de conscience de la réalité des faits aurait conduit à un autre résultat», tranche le procureur Pierre Aubert, pour qui un renvoi devant un tribunal de la procureure et de l’inspecteur principal sous la prévention d’homicide par négligence, voire d’omission de prêter secours, «ne pourrait conduire qu’à un acquittement».

De fait, le procureur extraordinaire a ordonné le classement du dossier. Les parties peuvent attaquer cette décision dans les 10 jours par un recours adressé à la Chambre pénale des recours.

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