Cinéma: Le forcené de Bienne «a cru sa dernière heure venue»
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CinémaLe forcené de Bienne «a cru sa dernière heure venue»

Le comédien bernois Manfred Liechti campe le rôle de Peter K., le retraité qui a tenu Bienne en haleine en 2010. Et pour lui, le forcené n'en était pas un.

par
Vincent Donzé
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L'acteur bernois Manfred Liechti a été choisi pour sa ressemblance avec Peter Kneubühl.

L'acteur bernois Manfred Liechti a été choisi pour sa ressemblance avec Peter Kneubühl.

Jean-Guy Python
L'acteur à l'interview: «Peter K. n'était pas pris d'un accès de folie: il a cru sa dernière heure venue».

L'acteur à l'interview: «Peter K. n'était pas pris d'un accès de folie: il a cru sa dernière heure venue».

Jean-Guy Python
Le réalisateur biennois Laurent Wyss a dirigé ses acteurs et ses figurants mercredi dernier au Centre Rochat de Bienne.

Le réalisateur biennois Laurent Wyss a dirigé ses acteurs et ses figurants mercredi dernier au Centre Rochat de Bienne.

Jean-Guy Python

Le forcené biennois Peter K. aura son film l'an prochain, dix ans après le fait divers qui a tenu la Suisse en haleine. Dans «Peter K.: seul contre l’Etat» du réalisateur Laurent Wyss, le retraité qui a semé la police bernoise pendant dix jours est interprété par l'acteur bernois Manfred Liechti, choisi pour sa ressemblance physique.

«Si j'y ressemble? Mais je suis l'original!», rigole-t-il, dans un dialecte bernois identique à celui de Peter K. Ce dernier a d'ailleurs reconnu la ressemblance.

Entrer dans la peau d'un personnage de 195 cm quand on en mesure 172 n'est pas une question de format... À condition de ne pas commettre la même erreur que la police bernoise: la première photo diffusée pendant la traque de 2010 n'était pas celle du fugitif de 67 ans, mais celle de son père décédé.

L’accord de Peter Kneubühl (74 ans), le réalisateur Laurent Wyss l’a obtenu sans difficulté. «L’idée de pouvoir transmettre sa version l’a emballé», rapporte le cinéaste, en espérant que le service pénitentiaire bernois autorisera Peter K. à voir son film.

Dans sa tête

Il ne s'agit pas pour Laurent Wyss de glorifier un personnage déclaré irresponsable par le Tribunal régional Jura bernois-Seeland, mais de «raconter son histoire en mettant le spectateur dans sa tête».

L'idée d'un récit par un seul prisme a séduit le producteur Pedro Haldemann, mais le scénario a été rendu moins partial pour correspondre aux critères de subventions de l'Office fédéral de la culture.

Après le tournage, il s'agira de louer un studio de montage et de sonorisation, mais aussi financer le sous-titrage du film en français.

L'acteur Manfred Liechti a déjà joué la scène de l'arrestation. L'équipe de tournage s'est rendue au parc animalier où Peter Kneubühl se rendait pendant sa cavale: les WC étant ouverts, il y trouvait de l’eau.

Mercredi, dans l'EMS Centre Rochat, l'acteur a donné la réplique à Sibylle Brunner, une comédienne zurichoise établie à Hanovre (D) qui interprète la tante de Peter K., une dame à qui il rendait visite dans son home de Pierterlen (BE), que la police bernoise a surveillé et mis sur écoute.

Fous rires

«Sa tante était sa confidente, son phare, mais elle n'avait plus toute sa tête et ne comprenait plus ce que Peter K. lui racontait», glisse l'actrice de 80 ans qui jouait mercredi parmi les véritables pensionnaires du Centre Rochat, où l'équipe du tournage a été très bien accueillie.

Jouer avec treize figurants retraités en buvant du café et en mangeant du gâteau a donné lieu à des fous rires, comme lorsqu'une pensionnaire s'est levée dans le champ de la caméra en se plaignant de la lumière d'un projecteur: «Comme elle était filmée de dos, je lui ai donné mes lunettes de soleil et elle s'est rassise», raconte Laurent Wyss.

La scène du siège policier qui a mis Bienne en émoi n'a pas pu être tournée au chemin Mon-Désir 9, là où Peter K.. s’était retranché dans la maison de ses parents décédés pour empêcher la vente forcée exigée par sa sœur, désireuse d’obtenir sa part de l'héritage.

Rachetée, cette maison du quartier des Tilleuls a été transformée par son nouveau propriétaire, qui l'a acquise aux enchères. Mais l'équipe du tournage a eu la chance de trouver mieux: une maison désaffectée vouée à la démolition dans un autre quartier, à Madretsch: «On a pu la meubler, percer de fenêtres et lancer des grenades!», se marre le réalisateur.

Rencontre

Pour se documenter, Laurent Wyss n'a pas seulement accédé aux rapports de police: il a rencontré Peter K. six fois au parloir de la prison de Thoune, pour une heure d'entretien.

Le forcené a marqué le réalisateur par son humour caustique, bien qu'une expertise psychiatrique lui ait attribué des délires. «J'ai vérifié par recoupement la véracité de ses déclarations», rapporte Laurent Wyss.

Le cinéaste lui a demandé où il avait planqué le fusil utilisé pour tirer quand les grenadiers bernois tentaient de les déloger de la maison de ses parents. Réponse: «Je ne vous le dirai pas pour des raisons juridiques», lui a rétorqué le détenu ballotté d'un pénitencier à une prison en passant par une clinique, avec entre deux une grève de la faim de 36 jours.

Impuissance du citoyen

Pour l'acteur Manfred Liechti, Peter K. n'était pas le forcené décrit dans la presse: «Peter K. n'était pas pris d'un accès de folie». Ce fait divers n'avait pas retenu son attention, alors qu'il résidait à Berne, mais l'acteur s'est renseigné et s'est forgé une opinion: «Le 8 septembre 2010, face à 15 à 20 grenadiers, Peter K. a cru sa dernière heure venue».

Le sentiment de l'acteur rejoint celui de citoyens qui portaient un T-shirt à l'effigie de Peter K. ou faisaient des bras d'honneur au passage d'une patrouille de police.

Pour beaucoup, Peter K. incarnait l'impuissance du citoyen face à une machine administrative ressentie comme inhumaine. L'acteur regrette que les écrits envoyés par Peter K. à la préfecture n'aient pas débouché sur une discussion pacifique plutôt que sur une intervention musclée.

Sortie prévue de «Peter K.: seul contre l’Etat» en automne 2020. «L'intérêt suscité par l'affaire Peter K. n'induit pas un intérêt pour un film sur Peter K.! Le succès de ce long-métrage dépendra de sa visibilité et de sa présence dans des festivals», indique le producteur Pedro Haldemann, en rêvant de Locarno et de Venise.

Un héro, vraiment?

Fiché par la police, l'homme le plus recherché de Suisse en 2010 a vécu à Bienne pendant des années sans jamais s'être annoncé auprès du service de la population. Peter Kneubühl a quitté Bienne en 1963 pour y revenir en 1976 et repartir aussitôt. Depuis cette date, il n'a plus jamais déposé ses papiers à Bienne. En 2006, les autorités constatent qu'il habite sa maison dans le quartier des Tilleuls sans s'être annoncé auprès du contrôle des habitants, la police municipale tente une prise de contact et lui adresse alors une amende qu'il conteste.Peter K. se retrouve fiché dans la base de données RIPOL de la police avec la mention «armé».

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