Genève: Le GIFF fait le plein de stars et d'œuvres immersives innovantes

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GenèveLe GIFF fait le plein de stars et d'œuvres immersives innovantes

Mettant aussi bien en avant le cinéma, que les séries ou les œuvres en réalité virtuelle, le festival débute vendredi. Interview de son directeur artistique, Emmanuel Cuenod.

par
lematin.ch
Emmanuel Cuenod, directeur artistique du GIFF.

Emmanuel Cuenod, directeur artistique du GIFF.

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Rendez-vous incontournable où se mêle cinéma, séries et œuvres digitales immersives, le GiFF (Geneva International Film Festival) se déroulera du 1er au 10 novembre. Et pour marquer ses 25 ans, la manifestation, autrefois connue sous le nom de Cinéma Tout Ecran, puis Cinéma Tous Ecrans, a décidé de frapper fort: des invités prestigieux (voir ci-contre), une sélection riche de 180 longs et cours métrages, comprenant notamment des œuvres en réalité virtuelle et augmentée innovantes, de nouveaux lieux… Le tout sur une durée étendue. On en fait le tour avec son directeur artistique, Emmanuel Cuenod.

Au GIFF, il n'est pas question que de cinéma mais d'art visuel en général… C'est ce qui fait sa force?

Je crois que ça a longtemps été sa faiblesse et effectivement, ce qui fait sa force aujourd'hui. A ses débuts, le festival (ndlr: il a été l'un des premiers à mettre en avant la production télévisuelle) a vraiment dû jouer des coudes dans un monde où on regardait les arts audio-visuels avec beaucoup de verticalité… La célèbre phrase de Godard – «Quand on va au cinéma, on lève la tête; quand on regarde la télévision, on la baisse» – est très parlante à ce sujet. Et puis quand bon nombre de festivals ont commencé à sélectionner des séries, le nôtre a perdu son côté révolutionnaire. A mon arrivée, en 2013, on a alors cherché à se réinventer, essayer de retrouver l'ADN de base, notamment en créant la section réalité virtuelle et réalité augmentée. Je pensais alors que les vieux débats allaient ressurgir mais pas du tout. Le milieu avait changé… Les médias avaient arrêté de faire la morale au public en lui martelant que regarder de la télé au cinéma, c'était mal, et que c'était même pire si on matait un truc ressemblant à du jeu vidéo… Alors que le public, lui, ce qu'il veut, c'est juste des œuvres qui l'émeuvent, peu importe s'il s'agit de films, de séries ou de créations numériques.

Comment voyez-vous l'évolution de cette section rassemblant les œuvres immersives?

En réalité virtuelle et augmentée, tout est encore neuf, avec une grammaire et un langage encore expérimentaux. Dernièrement, on a par exemple vu arriver un système de narration «en plateaux». Le spectateur ne se retrouve plus au cœur d'un gigantesque espace immersif, mais face à un univers concentré dans un espace définit, duquel tu peux t'approcher, observer l'histoire qui s'y développe, par-dessus, par-dessous, comme une maquette. C'est le cas des films «The Line» et «Battlescar – Punk Was Invented By Girls». Et c'est assez fascinant. Le médium est tellement ouvert que les possibilités de recherches et d'inventions sont énormes. On n'en est encore qu'aux balbutiements, et comme avec le cinéma muet de l'époque, il y a toujours un petit truc qui foire quelque part, mais ça rend la recherche fascinante.

Vous évoquez le muet… Ces courts métrages VR ont-ils leurs Méliès?

Tout à fait! Des mecs comme Antoine Cayrol, producteur du studio Atlas V, qui présentera «Gloomy Eyes». Là, tu te dis: «Waouh, ils ont vraiment trouvé le moyen de raconter une histoire autrement!». Ce sont souvent des gens biberonnés aux jeux vidéo, mais aussi très cinéphiles, fans de séries et de narration feuilletonnante et où tu sens l'influence du vidéo clip dans leur manière de raconter les choses, sans forcément passer par des mots…

N'y a-t-il pas le risque de verser dans le gadget pour certaines innovations présentées?

Mais j'aime beaucoup cette notion de gadget, et l'idée que ces innovations puissent disparaître du jour au lendemain. Attention, on ne focalise pas notre sélection sur les prouesses technologiques, mais bien sur la plus-value artistique des œuvres. Quoi qu'il en soit, ces innovations marquent un embranchement dans l'évolution de la technologie. A voir, maintenant, si elles seront suffisamment fortes pour créer de nouvelles voies et où celles-ci mèneront. Personnellement, je crois qu'on risque de tâtonner encore un moment avant de voir l'arrivée d'un véritable outil narratif, avec ses codes établis. Et c'est tant mieux d'ailleurs, parce que c'est un moment passionnant à vivre.

L'année passée, vous présentiez le premier film contrôlé par la pensée des spectateurs. Quels sont les projets innovants de cette année?

Il y a d'abord «Eden», une expérience VR plaçant 5 participants dans un bel espace zen qui vont pouvoir faire naitre une forêt en regardant simplement autour d'eux. Ce qui est intéressant, c'est que les casques génèrent des odeurs à chaque évolution de la forêt – lorsqu'il pleut, à l'apparition de nouveaux éléments… – venant renforcer l'immersion. «Mechanical Souls» est aussi un projet VR impliquant 5 participants, cette fois plongés dans un thriller de SF. Ils vont voir différentes personnes apparaitre dans leur champ visuel dont l'une est «interprétée» par un acteur, qui pourra interagir avec eux. Grâce à la technique du Eye Tracking, celui-ci sait ce que les participants regardent et va pouvoir jouer avec. Ce qui donne au final une expérience totalement personnelle et originale pour chacun des participants.

25 ans de festival, ça se fête?

En fait, je ne voulais pas. Je n'aime pas trop cette autocélébration des manifestations: «On fête nos 25 ans, nos 50 ans…». Comme si les gens devaient être particulièrement déférent à cet égard. Mais finalement, on se retrouve quand même à célébrer indirectement cet anniversaire puisque des tas de personnalités que l'on sollicite depuis un moment, comme Xavier Dolan, David Cronenberg, Clotilde Coureau ou encore Tom Fontana, ont cette année répondu présents, peut-être justement convaincus par le symbole fort des 25 ans.

Comment travaillez-vous au fil des ans, à essayer de convaincre ces stars de vous rejoindre?

Je suis d'abord entouré d'une équipe formidable, qui se donne à 200%, mais au fil des ans, on se construit aussi un réseau de personnes qui aiment notre festival et le soutiennent bec et ongles. Pour Xavier Dolan, par exemple, vous imaginez bien qu'il est sursollicité pour ce genre de manifestations, et comme il n'a pas envie de se retrouver dans je ne sais quel obscur festival, il se fie à l'avis de ses proches. Là, on est passé par un ami commun qui a pu le rassurer: «Vas-y, je connais le festival, l'accueil est top, on ne va pas t'oublier à la gare ou te mettre dans un hôtel pourri…» On rigole, mais ça arrive: tous les acteurs, producteurs ou réalisateurs se sont un jour retrouvés dans un festival où tout ne se passe pas comme prévu. Même chose pour Jean Dujardin. Je sais que des amis lui ont dit: «Vas-y, c'est un super festival!».

Et tous deux ont bien fait d'accepter puisque que leur séance de rencontre avec le public sont déjà complètes!

C'est de la folie! Entre le programme «Conversation avec Jean Dujardin», autour de la présentation de «J'accuse», et la Masterclass avec Xavier Dolan lié à sa rétrospective, les réservations ont été prises d'assaut.

Comment vous positionnez-vous face à l'émergence des plateformes de streaming?

De plus en plus, les festivals auront leur fenêtre sur ce type de plateformes. Je ne désespère d'ailleurs pas d'en avoir une très prochainement pour proposer, par exemple, une sélection du GIFF, que ce soit pendant ou en dehors du festival.

On pourrait donc imaginer une catégorie GIFF sur Netflix?

Exactement. Ou sur le player de la RTS. Ou sur MyCanal, celui de Canal+. L'idée étant d'avoir une fenêtre où l'on pourrait par exemple retrouver la filmographie complète de nos trois invités les plus prestigieux… Ça nous permettrait de nous concentrer, pour le festival, sur certains aspects spécifiques, comme on a par exemple pu le faire cette année avec Park Chan-wook, en ne présentant que les versions «Director's Cut» de certains de ses films.

Justement, qu'est-ce qui vous a poussé à ce choix assez séduisant?

C'est lui qui nous l'a proposé. Park Chan-wook, pour un directeur artistique de festival, c'est le cinéaste rêvé. Non seulement il a accepté très vite notre invitation, mais il a ajouté «Je ne viendrai pas les mains vides. Je n'ai pas envie de présenter mes films pour la Xième fois… J'ai une version de «The Little Drummer Girl» que personne n'a jamais vu…». Il vient donc avec sa propre version de cette série télé. Il n'y a que quelques minutes de différences pour chaque épisode, mais c'est la sienne. Et il apporte aussi les versions longues de «Mademoiselle» et de «Thirst», qui existent en DVD mais que l'on n'a jamais vu en salles.

Vous investissez cette année de nouveau lieux, comme le théâtre St Gervais. Une salle mythique comme le Plaza, maintenant sauvée de la démolition, vous fait-elle rêver pour de prochaines éditions?

Bien sûr. La Fondation Wilsdorf ayant annoncé que le cinéma devrait être un lieu destiné aux festivals, on a manifesté notre intérêt. Quand quelqu'un comme Xavier Dolan vient à Genève, on a besoin d'une belle salle, grande et prestigieuse. C'est un peu comme avec le Grand Théâtre… C'est un délice de voir ce bâtiment renaître avec à la fois des dorures et des peintures magnifiques, mais aussi une programmation qui fait sens. On a vécu 20 ans de galères culturelles à Genève, mais en ce moment, ça se réveille de partout. Ça pétarade et on est ravi de faire partie du mouvement.

Christophe Pinol

Une programmation folle!

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