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FootballLe jour où l'équipe nationale a changé de visages

Il faut remonter au match contre l'Angleterre pour comprendre l'émergence d'une Suisse propulsée aujourd'hui leader de son groupe sur la route du Mondial brésilien. Il y a eu un avant et un après-4 juin 2011. Retour sur un moment-clé qui a vu la jeune génération prendre le pouvoir.

par
Nicolas Jacquier
Bon gré mal gré, Ottmar Hitzfeld a fait confiance aux jeunes, Xherdan Shaqiri en tête.

Bon gré mal gré, Ottmar Hitzfeld a fait confiance aux jeunes, Xherdan Shaqiri en tête.

Rube Sprich, Reuters

En une double confrontation nordique (Norvège à Berne vendredi, puis l'Islande à Reykjavik), l'équipe de Suisse possède l'occasion rêvée de se rapprocher des plages chaudes de Rio et du Mondial brésilien, en apportant la preuve de son renouveau. Shaqiri et Xhaka, promus symboles d'une équipe désinhibée, illustrent une forme d'insouciance culottée. Quelques mois ont suffi à fédérer de nouvelles énergies, créer un état d'esprit rassembleur et trouver une identité dans le jeu – autant de facteurs pourtant impensables au sortir d'une précédente campagne calamiteuse.

Et Frei claqua la porte

Pour comprendre cette métamorphose, il faut remonter au printemps 2011. A l'époque, le très critiqué Ottmar Hitzfeld est un sélectionneur aux abois, qui vient pourtant d'être renouvelé dans ses fonctions. «On sortait d'une période triste et chahutée. On ne pouvait pas continuer comme ça. Ottmar était tendu, ça cogitait dans sa tête. Il savait qu'il devait faire quelque chose», se souvient Peter Stadelmann, témoin privilégié, en tant que patron de l'équipe nationale, de ce qui allait se produire.

Quelques semaines plus tôt, le 26 mars 2011, la Suisse s'embourbe et enterre ses illusions en Bulgarie: le 0-0 de Sofia suit celui, tout aussi peu glorieux, de La Valette, contre Malte.

Ce soir-là, au stade Vasil-Levski, Hitzfeld aligne encore ses vieux grognards – Alex Frei en tête – dans une équipe dont l'âge moyen des titulaires est de 27,5 ans. Le 4 juin, à Londres, il se résout à miser sur la jeunesse en titularisant Shaqiri et Xhaka, deux joyaux qui contribuent à abaisser la moyenne d'âge à 24,7 ans.

Sur la pelouse de Wembley, le changement est spectaculaire pour un visiteur qui accroche l'Angleterre chez elle, après avoir mené 2-0 grâce à un doublé de Barnetta. «A Londres, reprend l'avocat saint-gallois, on a assisté à la naissance d'un nouvel état d'esprit. L'équipe a compris ce qu'elle pouvait obtenir quand chacun regardait dans la même direction. Ce fut comme une prise de conscience de ses possibilités.»

Entre ces deux dates, perçues comme autant d'extrêmes, un événement capital survient le 5 avril 2011, quand Alex Frei, imité le même jour par son pote Streller, annonce son retrait immédiat de l'équipe nationale dont il claque la porte avec fracas, autant par lassitude qu'en raison des critiques endurées.

Après en avoir été le meilleur buteur, dans quelle mesure Frei n'a-t-il pas indirectement été à l'origine du renouveau helvétique? Dictée aussi par les menaces de mort dont il avait été la cible, sa retraite anticipée n'a fait qu'accélérer un processus inévitable. Ce qui s'impose aujourd'hui comme une évidence a pourtant mis du temps à mûrir. A l'époque, ce changement radical d'approche – tourner le dos à l'ordre établi et davantage investir dans la relève – était-il le fruit de la seule réflexion du sélectionneur ou celui-ci y a-t-il été contraint, poussé par ses employeurs?

Un pari sur Xhaka

«On a eu beaucoup de discussions sur la manière de tourner la page, répond Stadelmann. Autour de la table, chacun a émis des suggestions. Très vite, Hitzfeld a compris que Xhaka représentait la solution d'avenir. C'était peut-être un pari mais il a eu l'intelligence de le tenter.»

Durant les jours précédant le match, dès le coup d'envoi du rassemblement de Feusisberg, on a senti l'émergence d'un nouveau courant, l'expression d'une envie réinventée.

Fin connaisseur du microcosme particulier que constituent les différentes sélections, Gérard Castella évoque un «passage de témoin réussi» avec l'arrivée d'une génération triomphante personnalisée par Shaqiri.

«On profite de la nouvelle génération, reconnaît l'actuel coach des M18. Ces joueurs ont le même langage, la même insouciance, les mêmes rêves, les mêmes soucis. Au creux de la vague, Hitzfeld ne s'est jamais affolé. Il n'a pas paniqué dans les moments difficiles. En Angleterre, on a retrouvé des qualités qui nous conviennent. On ne peut pas se permettre de ne pas jouer ensemble.»

Président de l'ASF, Peter Gilliéron n'a rien oublié de cette fin d'après-midi du 4 juin 2011. Ni la joyeuse ambiance – favorisée par la présence de 10 000 supporters suisses ayant traversé la Manche – ni l'audacieux coup de poker de Hitzfeld. Dans les salons cossus du Sopwell House Hotel, à St Albans, la splendide demeure géorgienne où la Suisse prépare son match, flotte déjà l'embaumant parfum du changement. «Je me souviens dem'être dit que la concentration était différente. Je ressentais une immense volonté de bien faire les choses, et de les faire autrement, aussi.»

L'importance du décor

S'il met en avant l'aboutissement d'un processus entamé deux ans plus tôt, au Nigeria, avec la conquête du titre mondial des M17, le patron du football helvétique insiste sur un élément moins souvent avancé, tenant à la majesté historique du décor, à la solennité des lieux. «Le fait d'être à Wembley, dans la patrie du football, a sans doute favorisé le déclic. Ce qui est présenté aujourd'hui comme un match charnière n'est pas le fruit du hasard. On a tout fait pour préparer ce moment-là.»

Ainsi l'avènement de Granit Xhaka au même titre que celui de Shaqiri aurait-il été planifié. «On savait déjà qu'on disposait d'atouts dans notre jeu, convient Peter Gilliéron. La seule question était de savoir quand Hitzfeld les jouerait.» Née sur la pelouse de Wembley, cette nouvelle Suisse a fièrement pris aujourd'hui les devants du groupe E après avoir signé le départ idéal (deux victoires, quatre buts marqués, aucun reçu).

L'engouement populaire n'a pas tardé à se manifester puisqu'on jouera à guichets fermés vendredi soir à Berne. «On n'a encore rien atteint mais la pression négative s'est désormais transformée en une pression positive, de nature à transporter l'équipe jusqu'au Brésil, se réjouit Peter Stadelmann. Les résultats font office de baromètre. Il ne s'agit même que de ça. Seul le succès permet d'écrire de belles histoires.»

L'exaltant feuilleton joué par une équipe sans crainte ni limites va tenir le pays en haleine.

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