Actualisé 10.02.2020 à 06:59

Le livre de Sonia Grimm est d'intérêt public: son ex-mari débouté

Justice

«Insoumise. Autopsie d’un amour destructeur». L'ouvrage choc de la chanteuse vaudoise avait provoqué la colère de son ex-époux, condamné pour viol et qui s'estime reconnaissable. Sa plainte a été rejetée.

par
lematin.ch
Pour Sonia Grimm, l'écriture de ce livre, c'était une page qui se tourne et une libération définitive. C'était sans compter la persistance de son ex-mari à procéder en justice.

Pour Sonia Grimm, l'écriture de ce livre, c'était une page qui se tourne et une libération définitive. C'était sans compter la persistance de son ex-mari à procéder en justice.

Sandra Pointet

La décision est tombée. Le Tribunal de première instance de Genève donne tort à l'ex-mari de Sonia Grimm, auteure, compositrice et interprète de chansons pour enfants. Ce dernier avait déposé une plainte pénale à son encontre le 18 juin 2018 pour diffamation et calomnie après avoir échoué une première fois en sollicitant des mesures urgentes (ndlr. mesures superprovisionnelles) à la suite de la sortie du livre en mars 2018. Les Éditions Favre, qui le publient, étaient également visées par cette procédure.

La justice libère sa parole

Toutes ces manœuvres juridiques avaient le même objectif: interdire à la chanteuse d'aller parler de son ouvrage et de son vécu au Salon du livre de Genève (avril 2018), d'interdire sa parution, alors qu'«Insoumise» trônait déjà en bonne place en librairie et qu'il s'arrachait, d'interdire sa promotion quel que soit le support, enfin, de le faire retirer de la vente. D'abord muselée par la peur et l'emprise, l'artiste de Saint-Cergue (VD) craignait que sa parole, qu'elle avait osé libérer après toutes ces années, soit à son tour muselée. La justice l'a finalement suivie.

Mari violeur et plaignant

Dans ce livre-thérapie, la quadragénaire témoigne de son quotidien avec cet homme qui disait l'aimer et qu'elle a épousé les yeux fermés. Elle raconte ce lent processus qui s'immisce: l'incapacité de dire non, la résignation face à la dépendance, la culpabilité inversée, la destruction alors qu'elle ne se sait pas victime, la dévalorisation... Ce même homme qui l'a trop longtemps maltraitée, psychologiquement et physiquement, jusqu'aux menaces de mort, jusqu'à tenter de l'étrangler. Jusqu'à en abuser en août 2014. Il sera condamné fin 2015 à 2 ans avec sursis pour lésions corporelles simples qualifiées, tentative de contrainte, contrainte, contrainte sexuelle et viol.

«Insoumise», un succès inattendu

Le récit de Sonia Grimm interpelle. Dans le sillage de l'affaire Weinstein et des mouvements #balancetonporc et #meetoo, il fait réagir au-delà de nos frontières. Elle est très sollicitée, invitée à en parler, reçoit des centaines de courriers d'encouragement et de détresse, tout simplement parce que son histoire résonne chez nombre d'inconnues, encore murées dans le silence, toujours emprisonnée dans le lien toxique. Cet écho est inattendu, inespéré. Il déclenchera l'ire de son ancien compagnon, son producteur. Précisément, celui-ci s'estime lésé et reconnaissable. Il est pourtant anonymisé. Il s'appelle «Tu». C'est tout.

Intérêt public prépondérant

Qu'importe, le plaignant considère que l'ouvrage de son ex-femme porte atteinte à sa personnalité, qu'il est aisément identifiable et que les propos tenus sont attentatoires à son honneur. Pour les juges genevois qui ont rendu leur jugement mardi 4 février, l'atteinte est réelle et perdure, ceci d'autant que le livre est toujours en rayons. L'enjeu de ce verdict était de déterminer si cette même atteinte est justifiée par un intérêt public prépondérant.

A cette question, le tribunal répond par l'affirmative. Il estime que «Sonia Grimm analyse les rouages de son couple, qui, d'une relation passionnée et unie, dégénère peu à peu en une relation toxique. A ce titre, le lecteur moyen est en mesure de comprendre que le témoignage de l'auteure a pour but de dépeindre l'engrenage de pressions psychologiques qui conduit à des actes de violence, et non pas de porter atteinte au plaignant et à sa réputation professionnelle.»

«Ce livre a constitué un déclic»

Le jugement va plus loin: «Le fait que l'auteure ait véhiculé une image publique de princesse de conte de fées et de femme forte a permis de démontrer que les situations de violence ne sont pas l'apanage de quelques femmes isolées et démunies, mais peuvent toucher tout le monde, quel que soit son milieu ou sa situation personnelle. Il paraît indéniable qu'au-delà de la dénonciation du comportement du plaignant, ce livre a constitué un déclic et placé la problématique sur le devant de la scène en Suisse romande.»

La justice genevoise déboute ainsi l'ex-mari de la chanteuse et admet que «son témoignage apporte une contribution à ce débat d'intérêt général. En conséquence, l'atteinte subie de ce fait par le plaignant est justifiée par l'intérêt public.»

«Je ne lui en veux pas»

Contactée par téléphone, Sonia Grimm se dit «contente que ça s'arrête pour nous deux, que l'on puisse être bien et aller de l'avant. Je ne lui en veux pas. Cette histoire m'a permis de mettre une limite au respect, d'aller chercher l'amour de moi-même. Ca a été comme une alarme: «Ca, non!». Ca m'a permis aussi de me construire. Je suis née une deuxième fois. Je suis allée chercher qui je suis, pour trouver l'estime de moi-même et pour ne plus me retrouver dans ce genre de situation. Je ne mérite pas de souffrir, pour personne. Je ne m'aimais pas suffisamment pour ne pas le laisser faire. Et je ne me suis pas protégée.»

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

Le livre litigieux

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