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FauteLe mignon poisson rouge est un fléau hors de son bocal

Une fois abandonné dans un plan d'eau, ce poisson d'ornement prend ses aises. Au point de figurer sur la liste des espèces invasives dangereuses pour de nombreux autres animaux.

par
Frédéric Rein
Le poisson rouge est venu d'Asie au XVIIIe siècle. En milieu naturel, il mange œufs et larves de poissons, d'amphibiens, d'insectes, et des plantes aquatiques.

Le poisson rouge est venu d'Asie au XVIIIe siècle. En milieu naturel, il mange œufs et larves de poissons, d'amphibiens, d'insectes, et des plantes aquatiques.

Tran-Photography - Fotolia

A le voir tournoyer dans son petit bocal, le poisson rouge – aussi appelé cyprin doré (Carassius auratus) – semble bien inoffensif. Pourtant, il n'en est rien dès qu'il recouvre sa liberté dans un plan d'eau. Car ce petit animal est fiché sur la liste des espèces invasives qui sévissent en Suisse, au même titre que les tortues de Floride ou que les écrevisses américaines! «On parle moins de ce poisson originaire d'Asie que des autres animaux parce qu'il n'est pas très agressif», estime Jean-François Rubin, professeur à l'Institut Terre Nature Paysage de l'Ecole d'Ingénieurs de Lullier (GE) et président de la Fondation de la Maison de la Rivière. Une fois lâché dans la nature par des propriétaires peu précautionneux, le poisson rouge s'adapte à tous les types d'eau et s'y reproduit abondamment. «Il fait partie de nos préoccupations, car cet omnivore très envahissant est susceptible d'engendrer des effets négatifs sur les espèces indigènes (comme le gardon ou la carpe, ndlr). Il entre en concurrence alimentaire et territoriale avec elles et peut leur transmettre des maladies», confirme Frédéric Hofmann, conservateur vaudois de la pêche et des milieux aquatiques. Des propos corroborés par son confrère Jean-Daniel Wicky, chef du secteur faune aquatique et pêche à Fribourg: «Mettant volontiers des œufs, des larves et des alevins à son menu, le poisson rouge s'attaque aussi à la progéniture de nos insectes, de nos poissons, de nos amphibiens, tout comme à nos plantes aquatiques.» Sa présence peut ainsi avoir des effets ravageurs sur des espèces rares, comme la rainette verte et le triton crêté, dont les populations peuvent être décimées en quelques années. «Ce poisson, qui peut atteindre 35?centimètres de long, crée en plus des turbidités dans l'eau en remuant le fond, ce qui peut être nocif à certaines espèces de plantes et de poissons locaux», ajoute Jean-François Rubin.

Un avenir radieux

Comble de malchance, les poissons rouges semblent assurés d'un bel avenir en Suisse. Les spécialistes sont unanimes: le réchauffement climatique ne peut que lui être bénéfique. Ils passeront mieux les hivers, se reproduiront davantage… «Il nous est aujourd'hui impossible de les quantifier, et donc de juger d'une éventuelle augmentation de leur pression sur leur milieu, explique Frédéric Hofmann. En revanche, on peut être certain que leur nombre augmentera dans le futur. De toute façon, une fois qu'une telle espèce s'installe et se met à proliférer, il est extrêmement difficile de l'éliminer. On ne peut que sensibiliser les gens à ne plus lâcher leur poisson rouge dans les eaux publiques, et à le ramener au magasin.» Désormais, on trouve le poisson rouge un peu partout en Suisse – pour le plus grand plaisir des brochets et des hérons – dans les lacs, les rivières, mais surtout les étangs, où il a un grand pouvoir de propagation et peut prendre le dessus sur les autres espèces. Les plans d'eau situés en plaine, comme dans la région d'Orbe (VD), ou à proximité des zones urbaines sont tout particulièrement touchés. Cherchez les coupables!

La faute à la Pompadour

Mais la vraie fautive, celle sans qui tout cela ne serait jamais arrivé, c'est, comme le rappelle Jean-François Rubin, la marquise de Pompadour! De son vrai nom Jeanne-Antoinette Poisson (cela ne s'invente pas), la maîtresse de Louis XV tenait salon. Un jour, en lisant à ses hôtes les contes des «Mille et une nuits», elle tomba sur l'histoire d'un prétendant de Shéhérazade qui lui apporta un poisson d'or – le poisson rouge était à l'origine doré, l'élevage ayant permis l'apparition de spécimens rouges, blancs, noirs, multicolores – pour gagner ses faveurs. Madame de Pompadour en parla au roi, qui affréta immédiatement trois frégates. Parties de Saint-Malo, elles revinrent de Chine trois ans plus tard, chargées de poissons rouges. Après une acclimatation au jardin des plantes de Nantes, ils furent transportés à Versailles, où se tint une majestueuse fête en leur honneur. Telle est l'histoire romanesque de l'arrivée en Europe, au XVIIIe siècle, de ce poisson de bocal en passe de devenir, au grand dam des autorités helvétiques, un poisson «local»!

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