06.08.2020 à 16:53

Explosions au LibanLe nitrate d’ammonium sous surveillance

Le produit à l’origine de l’explosion dans le port de Beyrouth a provoqué quelques dizaines d’accidents dévastateurs depuis un siècle. Face à sa dangerosité, des mesures de surveillance renforcées ont été adoptées ces dernières années.

Plus de 20 millions de tonnes de nitrate d’ammonium sont produites chaque année dans le monde.

Plus de 20 millions de tonnes de nitrate d’ammonium sont produites chaque année dans le monde.

KEYSTONE

Le stockage du nitrate d’ammonium, à l’origine de l’explosion dans le port de Beyrouth mardi, a fait l’objet de surveillances renforcées ces dernières années pour éviter les catastrophes rares mais dévastatrices que ce produit très courant a provoquées depuis son industrialisation il y a un siècle.

Le nitrate d’ammonium est produit en masse: plus de 20 millions de tonnes par an, soit l’équivalent chaque jour de 20 fois la quantité (2700 tonnes) qui a explosé à Beyrouth. Les stockages de plusieurs centaines et même de milliers de tonnes sont donc fréquents à travers le monde et un seul exploitant agricole peut en utiliser plusieurs tonnes par an, selon des experts.

Selon le cabinet spécialisé IHS, un peu plus des trois quarts environ sont destinés à l’agriculture – riche en azote, le produit favorise la croissance des plantes. Le reste est utilisé pour les explosifs, notamment dans le secteur minier et des travaux publics, avec une concentration plus élevée et donc plus dangereuse.

Le produit se trouve à l’état naturel à la surface du globe, notamment au Chili. Mais depuis l’invention de procédés industriels de synthèse au début du XXe siècle, il est produit quasi exclusivement dans des usines, en faisant réagir de l’acide nitrique et de l’ammoniac.

Accidents rares mais terribles

S’ils restent rares – quelques dizaines depuis un siècle – les accidents impliquant le nitrate d’ammonium ont des bilans effroyables. Un des premiers d’entre eux, à l’usine BASF à Oppau en Allemagne, avait fait 561 morts en 1921. En 1947, à Texas City, l’explosion de deux navires à quai transportant 3500 tonnes avait tué 581 personnes.

Sites de production, entrepôts comme transports ont tous subi des accidents, selon un mémo de la Commission européenne sur le sujet. «Même des petits stockages de nitrates d’ammonium, parfois d’à peine dix tonnes selon certaines législations, peuvent entraîner un risque élevé pour les populations si les mesures de sécurité ne sont pas parfaitement en place», relève Bruxelles.

Les industriels soulignent eux que le risque est minime quand les consignes de sécurité sont respectées et qu’une température élevée – d’un peu moins de 200 degrés – est nécessaire pour le brûler.

«Insensible aux chocs et aux frottements, le nitrate d’ammonium est un explosif médiocre sauf s’il est mélangé à des combustibles comme des hydrocarbures ou s’il est fondu et confiné lors, par exemple, d’un incendie violent», résume la Société chimique de France.

«Il ne peut pas brûler ou exploser spontanément», ajoute une porte-parole de Yara, un des principaux producteurs mondiaux, avec le russe Eurochem, l’américain CF Industries ou encore le chilien Enaex. Selon la FAO, la Russie est de très loin le premier producteur mondial, devant l’Égypte notamment.

Des régulations de plus en plus strictes

«Il y a une pression constante à travers le monde pour réguler l’usage et le commerce du nitrate d’ammonium du fait de son usage détourné à des fins terroristes ou du risque de détonation accidentelle. Plusieurs pays ont banni sa vente comme engrais, comme l’Afghanistan, la Chine, la Colombie, les Philippines et la Turquie», selon IHS.

En Europe, les stockages sont encadrés par la directive Seveso 3, qui a été renforcée à la suite de l’accident de l’usine AZF à Toulouse en 2001 (31 morts, 8000 blessés).

Les mesures sont de plus en plus strictes en fonction de la quantité entreposée, mais «il n’y a pas de limites maximales» aux quantités stockées, selon Lukasz Pasterski, porte-parole de l’organisation du secteur Fertilizers Europe.

«Les stockages de nitrate d’ammonium concentré relèvent du statut Seveso seuil bas à partir de 350 tonnes de nitrate d’ammonium et du statut Seveso seuil haut à partir de 2500 tonnes», a expliqué à l’AFP le ministère français de l’Ecologie, qui recense 16 entrepôts Seveso haut.

Ilots de taille réduite et séparés, distanciation des sources de chaleur, détecteurs de fumée et nettoyages et surveillances régulières sont ainsi imposés, selon le ministère. Aux États-Unis, il est interdit d’en entreposer plus de 2500 tonnes dans un bâtiment non pourvu d’extincteurs automatiques.

La Chine avait pris des mesures après le grave accident de Tianjin en 2015, où le nitrate d’ammonium était également impliqué. Et Pékin a ordonné une inspection de sécurité dans ses ports, quais, sites d’industries chimiques et entrepôts de produits dangereux, a annoncé la presse officielle.

Utilisé par des terroristes

Produit banal et peu coûteux, le nitrate d’ammonium a souvent été utilisé dans les attentats et s’avère un casse-tête pour les autorités antiterroristes.

Deux tonnes de produit combinées avec de l’essence dans une voiture piégée avaient suffi à l’extrémiste américain Timothy McVeigh pour ravager tout un quartier d’Oklahoma City en 1995, faisant 168 morts. Un mode opératoire copié en 2011 à Oslo par le Norvégien Anders Behring Breivik, qui s’était procuré le produit chez un revendeur agricole.

(ATS/NXP)

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