Bébés secoués: Le papa qui fait des enfants et les tue
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Bébés secouésLe papa qui fait des enfants et les tue

Marc* a déjà purgé onze ans pour la mort de ses deux premiers bébés. Il les a secoués, trop fort. Sa petite dernière a subi le même sort, elle en a réchappé. Depuis hier, à Lausanne, il fait face à ses nouveaux juges. 8 ans ferme ont été requis contre lui pour tentative de meurtre.

par
Evelyne Emeri
Marc*, à son arrivée de la prison de la Croisée (Orbe) hier matin. Son passé pénal va peser très lourd au moment de la fixation de la peine.

Marc*, à son arrivée de la prison de la Croisée (Orbe) hier matin. Son passé pénal va peser très lourd au moment de la fixation de la peine.

Le Matin/Sébastien Anex

L. avait trois petites semaines de vie. Il tombe de la table à langer. Son papa s’affole, le fesse et le secoue. Le nourrisson décède à l’Hôpital de Berne. Le drame se joue en 1997 à Yverdon (VD), où vit la famille. O., elle, vivra trois mois. Son père ne supporte pas ses cris et veut la faire taire. Elle meurt, victime aussi du syndrome du bébé secoué. L’auteur habite désormais à Beaune, à 45 km de Dijon (F), avec sa nouvelle compagne. Nous sommes en 2000.

Trois ans séparent les deux actes aux similitudes patentes. La justice vaudoise n’aura pas le temps de juger le premier cas que ce Franco-Suisse, âgé aujourd’hui de 43 ans, a récidivé. Alertée, elle renvoie la cause à ses homologues français de Besançon (Doubs). En 2003, le natif de Vevey écope de 20 ans de prison ferme, puis de 15 ans en appel pour homicide non volontaire. Il en purgera onze dans le nord de la France. À sa sortie de prison, il rencontre une autre femme, qui lui donnera C., 5 ans actuellement. «Sa grande», comme il la nomme en audience. Elle a visiblement passé entre les gouttes.

Le papa: «J’ai voulu la sauver»

Une quatrième femme surgit dans la vie de Marc. Elle deviendra la maman de S., née le 8 juillet 2016. Le bonheur est incommensurable. Le trio réside dans un appartement de Lausanne. Monsieur est boulanger, avec un fort penchant pour la dive bouteille. Madame est vendeuse en boulangerie. Elle profite de son congé maternité et ne sait rien des antécédents pénaux de son conjoint. Deux mois après la naissance de leur fillette, l’après-midi du 14 septembre 2016, la maman s’éclipse de la maison, après avoir couché la petite. Le papa dort déjà dans la même pièce, il récupère de sa nuit de labeur. S. pleure et réveille son père.

«Elle crachait du lait, elle était en train de s’étouffer, explique le prévenu de tentative de meurtre. Elle était pâle, ses yeux étaient dans le vague. Je l’ai prise et secouée gentiment. J’ai voulu la sauver. Sa tête est partie en arrière, elle ne la tenait plus. J’ai paniqué. Je n’avais aucune intention de nuire. Je l’ai stimulée pour qu’elle revienne à elle. Je n’ai pas eu le geste adéquat. J’ai eu très peur. Tout s’est emballé. Et j’ai foncé au CHUV.» S. est en état de choc. Elle convulse. Un important hématome sous-dural contraint à une craniotomie d’urgence. Puis ce sera les soins intensifs et les soins continus durant près de quinze jours.

«Vous savez bien que ce n’est pas la bonne méthode», lance le président de la Cour criminelle, Lionel Chambour, un poil ironique. Le tableau clinique de S. est effectivement sans appel. À la barre, les médecins du CHUV avancent avec certitude que «le tableau lésionnel est typique de secousses violentes et rapides. Deux ou trois secondes suffisent.» Il s’agit bien – et pour la troisième fois – du syndrome du «shaken baby». Et les praticiens d’insister sur le fait que «sans soins, elle serait décédée».

La maman: «Si j’avais su…»

Le procureur Christian Buffat demande à deux reprises au boulanger vaudois, détenu depuis les nouveaux événements, de mimer son geste à l’aide d’un mannequin, expressément emprunté à l’Hôpital de l’Enfance. Marc place le «bébé» face à lui, sur ses genoux, le secoue doucement et dit: «Reste avec moi, reste avec moi.» Peu bavard, renfrogné, souffrant d’immaturité et d’une capacité intellectuelle limitée – les psychiatres l’ont diagnostiqué il y a des années –, il veut oublier le passé, «le laisser là où il est», estimant avoir payé sa dette. Le passé est pourtant partout dans la salle du Tribunal de Lausanne. Sans animosité aucune et courageusement, la maman dit de son ex-conjoint qu’il était un papa poule, très présent, rassurant, calme. «S., c’était sa raison de vivre et il rêvait d’obtenir la garde de son autre fille, C., qui vit en foyer. Si j’avais su (ndlr: antécédents), on aurait pu faire quelque chose.»

Alors pourquoi cette récidive? Un seul mot revient en boucle: la panique. Pas l’énervement, ça, c’était les fois précédentes. Le quadragénaire a appris ce matin ce que le parquet lui réserve. Sa petite a frôlé la mort. Et, même si «elle va très bien» à presque 17 mois et «qu’elle marche», au dire de la maman, il reste des incertitudes quant à son développement mental. Des déficits cognitifs pourraient se faire jour, notamment lors de l’apprentissage du langage ou de sa scolarisation.

*Prénom d'emprunt

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