23.06.2016 à 07:24

Moyen-OrientLe pape en Arménie doit ménager la Turquie

Les Arméniens espèrent que le pape prononcera à nouveau le mot «génocide», cette fois sur leur terre.

La visite du Pape François en Arménie sera suivie de près par Ankara.

La visite du Pape François en Arménie sera suivie de près par Ankara.

Keystone

Le pape François ne peut qu'irriter la Turquie voisine en se rendant de vendredi à dimanche en Arménie, mais il pourrait limiter les dégâts en évitant de qualifier à nouveau de «génocide» le massacre des Arméniens en 1915/17 sous l'Empire ottoman.

Dans la basilique Saint-Pierre, en avril 2015, Jorge Bergoglio avait provoqué une crise avec Ankara, en prononçant ce mot fatidique pour définir le Medz Yeghern (le Grand Mal) dans lequel, selon les Arméniens, 1,5 million des leurs auraient trouvé la mort.

Ankara, pour qui c'est une guerre civile dans laquelle 300 à 500'000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort, avait rappelé son ambassadeur au Vatican jusqu'en février.

«Je ne peux anticiper ce que dira le pape», a déclaré, mardi, son porte-parole, Federico Lombardi, agacé par les «obsessions» des journalistes, quelques semaines seulement après la réaction très vive du président Recep Tayyip Erdogan au vote historique du Bundestag reconnaissant le génocide.

Jorge Bergoglio priera au Mémorial de Tzitzernakaberd, et les Arméniens espèrent bien que le pape prononcera à nouveau le mot, cette fois sur leur terre.

Le Vatican a préféré mettre l'accent sur la dimension oecuménique de la visite. Dans un message video adressé mercredi aux Arméniens, le pape s'est contenté d'affirmer que leurs souffrances sont «parmi les plus terribles dont l'humanité se souvienne».

Le Pape parlera-t-il de génocide?

«C'est un grand cadeau qu'avait fait le pape au peuple arménien» en mentionnant le génocide en 2015, a rappelé devant des journalistes français le recteur du collège pontifical arménien de Rome, le père Lwis Naamo.

«Aujourd'hui le pape François est très clair; il dit les choses comme elles sont», a encore jugé cet Arménien d'origine syrienne, qui pense que «oui, il va utiliser encore une fois le mot génocide».

Pourtant, dans le discours officiel tenu par les cardinaux de Curie, comme lors de la conférence de présentation du voyage, mardi au Vatican, la consigne est visiblement toute autre : éviter de prononcer ce mot.

François pourrait s'y conformer, pour ne pas fragiliser Erevan face à son grand voisin du sud, et rendre plus compliquée la situation des chrétiens, y compris réfugiés, en Turquie, selon plusieurs observateurs au Vatican.

Medz Yeghern

L'historien Antranig Ayvazian, professeur à l'Université d'Erevan, a expliqué à la presse que le terme génocide n'apportait rien de plus, puisque «Medz Yeghern a déjà le sens d'un grand carnage, visant à l'élimination d'un peuple».

«Je comprends l'attitude du Saint-Siège, il est tenu à un peu de neutralité. C'est ainsi qu'il pourra être porteur de paix et de coexistence», a ajouté le professeur Ayvazian.

François se rendra au monastère de Khor Virap, à quelques centaines de mètres de la frontière turque, et y lâchera deux colombes de la paix en direction du mont Ararat, aujourd'hui en Turquie.

Conscient de l'importance clé de la Turquie sur l'échiquier régional, ce pape très politique avait choisi de s'y rendre en novembre 2014, bien avant de répondre à l'invitation qui lui était faite de visiter l'Arménie.

Le contact avait été d'emblée froid à Ankara avec le président Erdogan, sur fond de polémique sur le sort au Moyen-Orient des réfugiés chrétiens (Irak, Syrie) et celui réservé aux musulmans dans les cités défavorisées d'Europe.

Des lobbies influents

La coupe devait déborder le 12 avril 2015 quand François dénonçait à Saint-Pierre «le premier génocide du XXème siècle» en présence du président Serge Sarkissian. Il reprenait les mots de la déclaration écrite de 2001 de Jean Paul II et du Catholicos arménien Karékine II, qui parlait de «l'extermination d'un million et demi de chrétiens arméniens, au cours de ce qui a traditionnellement été appelé le premier génocide du XXème siècle».

Dans la diaspora qui compte 7 millions d'Arméniens, nombreux sont les lobbies influents qui oeuvrent à la reconnaissance du «génocide». Ils se sentent soutenus par le Vatican, se rappelant que dès 1915, le pape Benoît XV avait plaidé auprès du Sultan la cause des Arméniens.

(AFP)

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