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AgricultureLe paysan sera payé pour planter des géraniums

Avec la nouvelle politique agricole, le paysan endosse toujours plus le rôle de jardinier du paysage. Plusieurs projets pilotes montrent ce qu'on attendra vraiment de lui. Et ce n'est pas toujours piqué des hannetons.

par
Magalie Goumaz

Faut-il rétribuer les paysans qui installent des bancs pour les promeneurs du dimanche, mettent des géraniums aux fenêtres et plantent des rosiers pour faire joli? Cette question sera tranchée ce mois-ci par le Conseil national, qui se penche sur la politique agricole pour les années 2014-2017.

La loi ne parle pas des bancs, des géraniums et des rosiers mais de «contribution à la qualité du paysage». L'Union suisse des paysans n'est pas contre le fait d'y participer. Mais ce qui lui a mis la puce à l'oreille, ce sont les résultats de plusieurs projets pilotes menés dans la plaine de l'Orbe (VD), en Basse-Engadine (GR), dans la vallée de la Limmat (AG) et dans les Franches-Montagnes (JU). En décortiquant les rapports, elle a découvert ce que cacherait concrètement cette contribution.

Pas assez sinueux, ce chemin

Pour Francis Egger, responsable des dossiers politiques au sein de l'Union suisse des paysans (USP), «le projet de la plaine de l'Orbe est encore le plus sensé! Moins de dix mesures ont été retenues, dont l'aménagement de placettes de détente avec un banc, contre une soixantaine dans les Grisons», explique-t-il. Le canton d'Argovie, lui décroche le pompon des propositions qui font rire le lecteur, mais pas du tout l'agriculteur. On y parle de remplacer les chemins rectilignes par des chemins sinueux pour adoucir le paysage.

L'agriculteur serait également récompensé financièrement pour l'ordre régnant autour de sa ferme et les pots de géraniums aux fenêtres. Il est aussi question de cacher les balles d'ensilage que l'on voit actuellement dans les champs. Et ainsi de suite!

«Il est prévu que les mesures pour la contribution au paysage soient rétribuées à hauteur de 20 millions en 2014 et jusqu'à 70 millions en 2017, indique Francis Egger. C'est ça de moins pour la production. En outre, on détourne l'agriculteur de son activité première!»

Représentée au Conseil national par Jacques Bourgeois (PLR/FR), son directeur, et par Hansjörg Walter, son président (UDC/TG), l'USP va batailler ferme. Pas pour couler toute la loi, mais pour balayer cet article, accepté en commission. Son mot d'ordre: gare à la nostalgie et surtout aux grands concepts. «C'est effectivement l'instrument qui nous pose le plus de problèmes», ajoute Francis Egger.

Si la proposition passe, les contributions à la qualité du paysage seraient versées à l'agriculteur qui y participe en fonction de critères retenus selon les spécificités régionales. Un monstre de bureaucratie qui va faire le beurre des bureaux d'études. Et une fois que le concept sera défini, l'agriculteur devra signer un contrat. Il faudra contrôler s'il est rempli, puis le renouveler…

Le projet de la plaine d'Orbe a été piloté notamment par Sophie Chanel, de Prométerre. Pour cette ethnologue, «c'était bien de pouvoir mettre à plat tout ce qu'on peut faire pour améliorer le paysage». Mais elle est aussi consciente des limites de l'exercice. Dans le canton de Vaud, l'idée de rétribuer l'entretien des abords de la ferme a ainsi été évoquée. «Mais nous avons laissé tomber car les critères et les contrôles sont difficiles à mettre en place», explique-t-elle. Toutes les mesures visant à favoriser la mobilité douce ont également été très discutées par les agriculteurs concernés. «Ils craignent que les gens ne respectent pas le domaine, se servent dans les champs, lâchent les chiens!» dit-elle.

Sur le plan politique, Prométerre souhaite ainsi également qu'on abroge cet article. «Cette contribution au paysage est artificielle. C'est notre activité ordinaire qui façonne le paysage. En voulant faire autrement, on risque de gaspiller beaucoup d'argent pour un résultat peu significatif», estime ainsi Luc Thomas, son directeur.

Une évolution inéluctable

Mais la partie sera plus que serrée. La gauche soutient l'idée, l'UDC s'y oppose et le centre est divisé. Jean-René Germanier (PLR/VS) rappelle que les paiements directs à l'agriculture ont été instaurés à l'origine pour rétribuer des prestations, dont l'entretien du paysage. «Il faut veiller à ne pas aller trop loin. Mais il ne faut pas oublier non plus qu'on a remplacé le soutien direct à la production par une aide en fonction des prestations afin de se conformer aux règles de l'Organisation mondiale du commerce.»

A gauche, le socialiste neuchâtelois Jacques-André Maire estime également que l'agriculture ne peut être que multifonctionnelle. Pour lui, production et environnement vont de pair. «Et qui mieux que l'agriculteur peut s'occuper du paysage? C'est une tâche noble, qu'on veut justement valoriser.» Et pour le conseiller national, c'est une sorte de service rendu à la patrie. «L'agriculteur reçoit de l'argent de la Confédération pour pouvoir vivre de sa production et l'écouler malgré les surcoûts helvétiques. Lui demander des prestations en retour me semble raisonnable», plaide-t-il. Reste à s'entendre sur les prestations…

Trois mesures

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