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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:41

Le point de non-retour

Chapitre 11 et épilogue

De même que les 12 millions de 2015, les 30 millions de 2016, s’ils sont bien inscrits au Registre du commerce, tardent à se matérialiser. A Payerne, l’augmentation de capital permet à la société d’obtenir un Airbus en leasing, en de rassurer la juge qui s’occupe de la faillite. Mais côté liquidités, c’est toujours le trou noir.

Pascal Jaussi s’enfonce alors dans le déni.

Durant l’année 2015, l’équipe de S3 s’est rapprochée d’un autre groupe chinois, Recon, dont le CEO, Tony Xia, est propriétaire du club de football anglais Aston Villa. Une lettre d’intention est signée le 24 juillet: Swiss Space Systems, sa filiale croate et une plate-forme d’investissement appartenant à Recon s’engagent à collaborer, sans plus de précisions. En octobre 2015, le groupe de Pékin publie la nouvelle sur son site Internet. Il est question d’un usage militaire, ce qui froisse la start-up payernoise. Comme des échanges entre les directeurs le confirment, S3 songe alors à s’en plaindre immédiatement auprès de Recon, puis se ravise.

Une visite à la filiale croate de Swiss Space Systems est prévue par les Chinois en décembre, mais elle sera annulée. Durant les mois qui suivent, Pascal Jaussi écrit de manière insistante à Tony Xia pour le presser de concrétiser l’accord.

Les Chinois toujours intéressés

Le 27 mai 2016, le CEO du groupe chinois lui répond qu’il est toujours intéressé à une collaboration, mais qu’il n’a pas de «project manager» capable de gérer le dossier. Il conseille donc au patron de S3 d’accepter d’autres partenaires et investisseurs. Durant l’été suivant, Pascal Jaussi est très inquiet. Le 24 juin, on le prend en photo devant l’avion, qui s’est posé à Payerne in extremis. Le CEO sourit comme jamais, de toutes ses dents.

Le 13 juillet, toujours pas d’argent. Il envoie un e-mail angoissé à Amin Forati, qui a, une nouvelle fois, disparu des radars: «Hey, Amin, are you OK? Call me please, Pascal.» Dans la foulée, il écrit au «directeur» d’Axios Credit Bank, le pseudo-établissement qui a émis la garantie bancaire de 30 millions, pour obtenir des précisions sur ce document. Le 2 août, le constructeur russe KSC Kuznetsov, qui devait fournir les moteurs de fusée à la navette SOAR, menace de dénoncer son contrat avec Swiss Space Systems. Trois jours plus tard, Pascal Jaussi rédige une lettre au ministre des Affaires étrangères chinois, avec copie au chef du DFAE, Didier Burkhalter. Subitement, il se plaint du fait que Recon prétende faire un usage militaire des produits de S3.

Le procureur pense que c’est Jaussi qui a mis en scène son agression.

Le 22 août, une nouvelle audience a lieu devant la juge pour la faillite.

Le 26, Pascal Jaussi est retrouvé blessé et brûlé près de sa voiture, dans les bois d’Aumont (FR). De manière «confidentielle», comme toujours, l’info est transmise à certains médias: «Ce sont les Chinois…»

Le procureur Raphaël Bourquin, lui, ne croit pas à cette thèse. Il pense que c’est le CEO qui a mis en scène son agression.

Epilogue

Pour tous ceux qui l’ont côtoyé, Pascal Jaussi est devenu invisible ces derniers temps. Il s’est isolé. Beaucoup des soutiens indéfectibles d’hier (et ils étaient nombreux!) se sont désormais retournés contre le CEO, qu’ils accusent de les avoir roulés dans la farine. À Fribourg, Pascal Jaussi est poursuivi pour induction de la justice en erreur, à savoir qu’il aurait dénoncé à l’autorité une infraction qu’il savait ne pas avoir été commise. Il est également soupçonné d’avoir provoqué un incendie intentionnel en mettant le feu au coffre de sa voiture. Enfin, le procureur pense qu’il a fourni de faux documents, notamment pour faire valider l’augmentation de capital de sa société au printemps 2016. Selon le Code pénal, ces trois délits sont passibles d’une peine privative de liberté – jusqu’à 5 ans au plus pour le faux dans les titres. Le patron de S3, lui, continue de contester tous les faits reprochés et s’estime victime d’une cabale.

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