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StockholmLe prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch

La Biélorusse a été désignée par l'Académie suédoise pour succéder à l'écrivain français Patrick Modiano, lauréat en 2014.

L'auteure de 67 ans comptait parmi les favoris.

L'auteure de 67 ans comptait parmi les favoris.

AFP

Le prix Nobel de littérature a été attribué jeudi à la Biélorusse Svetlana Alexievitch, a annoncé l'Académie suédoise. Elle devient la quatorzième femme à décrocher ce prix, sur 112 lauréats depuis 1901. La dernière femme, la Canadienne Alice Munroe, a été primée en 2013.

Journaliste et écrivaine, Svetlana Alexievitch a été récompensée «pour son écriture polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque», a déclaré la secrétaire perpétuelle de l'Académie suédoise, Sara Danius. «C'est un grand écrivain qui a trouvé de nouveaux chemins littéraires», s'est félicitée Mme Danius. «Je viens de lui parler, a confié à la télévision publique SVT Mme Danius. Elle n'a dit qu'un mot: Fantastique!»

Une «grande joie»

Svetlana Alexievitch a déclaré éprouver une «grande joie» après être devenue jeudi prix Nobel de littérature et a appelé à «ne pas faire de concessions devant un pouvoir totalitaire». «C'est une récompense non seulement pour moi, mais aussi pour notre culture, pour notre petit pays qui a toujours vécu comme entre des pressoirs», a-t-elle déclaré au cours d'une conférence de presse à Minsk organisée dans les locaux d'un journal d'opposition.

«Les autorités biélorusses prétendent que je n'existe pas, et le président biélorusse aussi», a-t-elle affirmé, précisant avoir reçu les félicitations du ministre russe de l'Information, mais pas celles des autorités de son pays.

«Je n'aime pas le monde de Poutine»

«J'aime le monde russe, bon et humaniste, devant lequel tout le monde s'incline, celui du ballet et de la musique, a indiqué Mme Alexievitch. Mais je n'aime pas celui de Béria, Staline, Poutine et Choïgou (le ministre russe de la Défense), cette Russie qui en arrive à 86% à se réjouir quand des gens meurent dans le Donbass (région rebelle prorusse de l'est de l'Ukraine, ndlr), à rire des Ukrainiens et à croire qu'on peut tout régler par la force», a-t-elle souligné.

Première Biélorusse a recevoir le Nobel de littérature, Svetlana Alexievitch dit «ne pas être une personne vaniteuse». «Mais parfois, quand tu vois que les gens ont besoin de ce que tu fais, cela fait plaisir», reconnaît-elle.

Une chroniqueuse des drames soviétiques

Svetlana Alexievitch est l'auteure de livres poignants sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ou la guerre d'Afghanistan. Ils sont interdits dans son pays qui ne lui pardonne pas le portrait d'un «homo sovieticus» incapable d'être libre.

L'oeuvre de cette ancienne journaliste de 67 ans, des récits composés à partir de témoignages patiemment recueillis, est traduite en plusieurs langues et publiée à travers le monde. Des spectacles tirés de ses livres ont été mis en scène en France et en Allemagne.

Son dernier ouvrage traduit en français, «La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement», s'est vu décerner en France en 2013 le prix Médicis de l'essai. Dans ce livre, l'auteure dresse un portrait sans concessions mais non sans compassion de l'«homo sovieticus», plus de 20 ans après l'implosion de l'Empire soviétique.

L'homme rouge

«Je connais cet homme rouge , c'est moi, les gens qui m'entourent, mes parents», déclarait-elle au magazine russe Ogoniok en 2013. «L'homme rouge n'a pas disparu. Les adieux seront très longs», ajoutait-elle lors d'une interview à Minsk l'année dernière.

«Aujourd'hui, l'Ukraine est un exemple pour tous. Ce désir de rompre complètement avec le passé est digne de respect», poursuivait-elle, tout en craignant les conséquences du conflit meurtrier entre séparatistes prorusses et forces ukrainiennes dans l'Est du pays.

«Je pense que l'Empire n'a pas encore disparu. Et personnellement, j'ai le sentiment inquiétant qu'il ne disparaîtra pas sans que le sang coule», concluait-elle.

Famille d'instituteurs de campagne

Née le 31 mai 1948 dans l'ouest de l'Ukraine au sein d'une famille d'instituteurs de campagne, diplômée de la faculté de journalisme de l'Université de Minsk, Svetlana Alexievitch travaille dans les années 1970 à la rubrique courrier de Selskaïa gazeta, le journal des kolkhoziens soviétiques.

Elle commence à enregistrer sur son magnétophone les récits de femmes qui ont combattu pendant la Seconde guerre mondiale et en tire son premier roman: «La guerre n'a pas un visage de femme».

«Tout ce que nous savions sur la guerre avait été raconté par les hommes (...) Pourquoi les femmes qui ont tenu bon dans ce monde totalement masculin n'ont-elles jamais défendu leur histoire, leurs mots et leurs sentiments?», s'interrogeait-elle alors.

Accusé de «briser l'image héroïque de la femme soviétique», le livre n'est édité qu'en 1985, à l'époque de la Perestroïka, mais il rend Svetlana Alexievitch immédiatement célèbre en URSS et à l'étranger.

Romans documentaires

Depuis, Svetlana Alexievitch utilise toujours la même méthode pour écrire ses romans documentaires, interviewant pendant des années des gens qui ont vécu une expérience bouleversante, que ce soit les soldats soviétiques au retour d'Afghanistan («Les cercueils de zinc») ou les personnes qui ont tenté de se suicider («Ensorcelés par la mort»).

«Nous vivons entre bourreaux et victimes, les bourreaux sont très difficiles à trouver. Les victimes, c'est notre société, elles sont très nombreuses», souligne Mme Alexievitch, interrogée par l'AFP.

La supplication

Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, elle travaille pendant plus de dix ans sur «La Supplication», livre bouleversant fait de témoignages de «liquidateurs» -- les milliers d'hommes envoyés sur le site -- et d'autres victimes de ce drame.

Ce livre est interdit au Bélarus, l'un des pays les plus touchés par les conséquences de Tchernobyl, où le sujet est tabou. Sans surprise, Mme Alexievitch n'a en effet pas voix au chapitre dans ce pays dirigé depuis 20 ans d'une main de fer par Alexandre Loukachenko. Ses livres, qui selon elle ne «plaisent pas» au président, sont introuvables dans les librairies au Bélarus.

«Nous vivons sous une dictature, des opposants sont en prison, la société a peur et en même temps c'est une société de consommation vulgaire, les gens ne s'intéressent pas à la politique. L'époque est mauvaise», déclarait-elle en 2013 à l'AFP.

(afp/ats)

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