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Interview«Le prosélytisme d'Exit est dangereux»

Le scrutin sur le suicide assisté proposé aux Vaudois dimanche donnera un signal à la Suisse entière. Pour le nouvel évêque, Mgr?Charles Morerod, un oui serait une catastrophe.

par
Anne Hemmer et Blaise Willa
Pour Mgr Charles Morerod, un oui des Vaudois au suicide assisté pourrait causer la fermeture de certains EMS.

Pour Mgr Charles Morerod, un oui des Vaudois au suicide assisté pourrait causer la fermeture de certains EMS.

Laurent Crottet

Dimanche, les Vaudois se prononceront sur l’assistance au suicide. A choix, l’initiative d’Exit «Assistance au suicide en EMS», le contre-projet qui prévoit certaines conditions-cadres, ou carrément le statu quo.

Monseigneur Morerod, quel résultat espérez-vous?

J’espère sincèrement qu’un double non sortira des urnes.

Et si ce n’était pas le cas?

J’accepterai le système démocratique, même si certaines conséquences d’un oui seraient désastreuses: les médecins et infirmières qui auraient une objection de conscience se sentiraient contraints de partir. Des EMS pourraient même fermer.

Mais d’autres employés les remplaceront?

Bien sûr, mais ces nouveaux arrivés seront d’accord avec le suicide assisté, voire l’euthanasie. Les pensionnaires se sentiront-ils encore en sécurité? Le risque existe que les considérations économiques prennent un poids grandissant par rapport à la vie des pensionnaires. Les EMS ne doivent pas devenir des mouroirs.

Le président d’Exit, Jérôme Sobel, parle, lui, de liberté!

Je comprends cette idée de liberté, mais je pense qu’il en fait un mauvais usage. La vie est un don et il est faux de penser qu’on a la liberté de le refuser ou de le rendre. Par ailleurs, le suicide a un impact extrêmement dur sur les proches. Le présenter comme un droit, c’est oublier un peu vite que d’autres personnes nous entourent et qu’eux aussi ont des droits.

Un don, n’est-ce pas facile à dire lorsqu’on ne vit pas la fin de sa vie dans la souffrance?

Peut-être. Mais n’oublions pas que nous avons d’excellents soins palliatifs, notamment dans le canton de Vaud. Et l’on a souvent constaté qu’une personne qui veut mettre fin à ses jours opte pour des soins palliatifs lorsqu’on les lui propose.

Avez-vous personnellement rencontré des gens dans cette situation désespérée?

En souffrance, très souvent. En revanche, aucune d’entre elles ne voulait se suicider, même si beaucoup espéraient mourir. Ce que je leur souhaitais, bien que je reste convaincu que la vie a encore un sens, jusqu’au dernier souffle.

Que feriez-vous si quelqu’un vous demandait de l’accompagner lors de son suicide assisté?

Je tenterais de l’en dissuader. Mais si je n’y parvenais pas, ce serait un sérieux cas de conscience: je ne sais pas… Car accéder à sa demande pourrait signifier que j’approuve sa démarche. Or je peux l’accompagner autrement.

Comment?

Etonnamment, le plus souvent en étant simplement à ses côtés, sans mot dire. Pour lui rappeler qu’il n’est pas seul et qu’il se sente aimé. Le personnel dit que certains membres de la famille demandent à ne pas être dérangés de nuit si leur parent venait à décéder… Abandonnés, les pensionnaires peuvent penser que leur survie dérange.

L’amour sauve, dites-vous. Jérôme Sobel en manque-t-il tant?

Je ne peux juger de son amour. Mais on peut aimer mieux que mettre fin aux jours des gens en voulant soulager leur souffrance. Le prosélytisme d’Exit est dangereux.

Est-ce inquiétant que l’Etat doive légiférer sur des questions telles que le suicide assisté?

On est effectivement en train de faire d’une certaine liberté un droit, alors que l’Etat est censé protéger la population. Et même si le contre-projet met d’importants garde-fous contre les dérapages, nous sommes en train de changer la nature de la société. Si la seule espérance que l’on a est d’en sortir, c’est un message terrible.

Vous voulez dire que la société est perdue?

Perdue? Je ne dirais pas. Mais une société où l’espérance manque. Car comment voulez-vous avancer dans une société où le désespoir est en quelque sorte accepté? Déjà que la Suisse est le troisième pays du monde où l’on dénombre le plus de suicides…

Comment l’expliquez-vous?

Sans doute avons-nous une perspective trop matérialiste et trop individualiste, sans racines, sans boussole. Sans savoir où l’on va, on ne sait pas bien pourquoi l’on vit.

L’Eglise a-t-elle vraiment rempli son rôle durant cette campagne? On l’a peu entendue…

La position de l’Eglise est connue à ce sujet! Et nous ne voulons pas imposer notre point de vue, ce qui explique peut-être que l’on s’exprime peu.

Mais n’est-ce pas aussi le rôle de l’évêque de descendre dans l’arène?

L’Eglise n’est pas que l’évêque! Quant à mon intervention dans les débats publics, elle pourrait être plus développée, mais dans le contexte suisse je pense qu’une certaine retenue est préférable, notamment parce que parfois certains ont perçu l’Eglise comme un poids sur la société.

Pourtant, le combat apparaît comme urgent?

Evidemment et nous continuerons de proposer les soins palliatifs et l’espoir. Car si nous ne parvenons pas à diffuser notre message d’espérance, croyez-moi, ce ne sera une victoire pour personne.

Editorial

L’île déserte de monsieur Sobel

Vous voulez mourir? Passez à l’acte: légalement, personne ne vous en empêchera. Car notre liberté individuelle autorise chacun à mettre fin à sa vie. Une liberté que l’on ne connaît que trop en Suisse, nous qui caracolons sans fierté dans le macabre peloton de tête du nombre de suicides par habitants.

L’initiative Exit du Dr Jérôme Sobel – sur laquelle les Vaudois voteront dimanche – veut aller plus loin encore: elle veut convaincre l’Etat, les médecins, les soignants et les familles que le suicide n’est pas qu’une liberté individuelle mais un droit, et que ce droit doit être supporté par tous. La société, la famille, les soignants, autant d’individus qui d’un coup seraient condamnés au silence parce qu’un inconnu, accompagnant d’Exit, a fait irruption dans la chambre du malade placé en EMS.

C’est faire peu de cas des autres, Monsieur Sobel! Les autres? Vous savez, je veux parler des enfants qui vous chérissent sans doute, de ces médecins qui, tôt ou tard, veilleront sur vous et en accompagneront d’autres vers la fin de leur vie; des pensionnaires qui, dans quelques années, vous salueront dans la lumière du petit matin. De cette infirmière dont vous ignorez le nom mais qui, chaque soir, changera votre pansement pour que votre réveil soit doux. Mgr Morerod, invité du «Matin», parle, lui, d’acte d’amour. On peut aussi parler de sens, tout simplement.

L’étendard de mort que vous brandissez aujourd’hui est celui que l’on agite sur une île déserte, seul, sans espoir ni avenir, en quête d’un avion qui ne passera jamais. Mais vous êtes en Suisse, Monsieur Sobel, pas sur une île. Alors, cette question: pourquoi devrait-on vous y rejoindre, si ce n’est pour que vous vous y sentiez moins seul?

Blaise Willa, Rédacteur en chef adjoint

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