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CyclismeLe réfugié qui a réalisé un premier rêve, mais ne veut pas s’arrêter là

Badreddin Wais (30 ans), réfugié en Suisse depuis quelques années, a participé aux JO et aux Mondiaux. De quoi lui donner envie de faire plus et mieux.

par
Robin Carrel
(Bruges)
L’athlète syrien sur ses routes d’entraînement à Pfäffikon (SZ). 

L’athlète syrien sur ses routes d’entraînement à Pfäffikon (SZ).

ZSZ

Son histoire avait été largement contée lors des derniers Jeux olympiques. Badreddin Wais, réfugié en Suisse et qui avait quitté la Syrie quand les bombardements ont commencé à pleuvoir sur Damas en 2014, a aussi participé au chrono par équipes des Championnats du monde dans les Flandres.

Le natif d'Alep avait terminé 38e du contre-la-montre des Jeux de Tokyo et a fini 13e du relais mixte par équipes des Mondiaux mercredi. Il avait, à cette occasion, fait équipe avec la Lituannienne Akvilė Gedraityte, la Slovaque Tereza Medvedova, la Bélarusse Anastasiya Kolesava, ainsi qu'avec le Rwandais Jean Eric Habimana et le Burkinabé Paul Daumont, sous les couleurs du Centre mondial de Cyclisme à Aigle.

Une année pleine de découvertes et d'émotions, donc, puisque ce Syrien de 30 ans a atteint son Graal en participant aux JO. Mais malgré tous ces petits bonheurs, il ne veut pas s'arrêter en si bon chemin et lorgne déjà les JO de Paris en 2024. Interview dans un suisse-allemand bien meilleur que le mien.

Quelle année vous venez de vivre, quand même...

C'était pas simple... En plus après les Jeux olympiques... J'aurais peut-être voulu avoir un peu de temps pour la famille, mais ce n'est pas simple pour moi, à l'heure actuelle. Ca fait depuis 2014 que je n'ai pas pu voir ma maman. Imaginez-vous. Depuis quelques mois, je m'étais focalisé sur les JO et c'est là-dessus que j'ai tout mis. Mais la famille... A part ça, ce mercredi, c'était bien! Le Centre mondial du cyclisme a bien organisé la chose, au niveau de l'entraînement, des voyages, c'était top.

Comment c'était, avec une équipe tellement «internationale»?

A 90%, tous parlaient en français chez les hommes. Mais ça ne marchait pas toujours. On a commencé à monter cette affaire à Aigle au Centre mondial du cyclisme, au début du mois d'août. On a couru quelques épreuves ensemble en Suisse. J'ai aussi été suivi par le même directeur sportif, qui était aussi avec moi à Tokyo. Il m'avait demandé alors si ça m'intéressait de faire partie de l'équipe du CMC pour le Mondial J'ai dit que oui, c'était clair! On s'est réuni il y a deux semaines et dès le début de la semaine passée, on a, ensemble, commencé à s'entraîner. On s'est retrouvé dans le même hôtel à Knokke-Heist. Mardi, par exemple, on s'est entraîné deux fois sur le parcours. On a travaillé la technique, l'écart entre nous, qui devait faire quoi... Qui partait en premier par exemple, qui allait négocier les virages en tête. Ce n'était pas simple pour moi, parce que je ne connaissais pas super bien les deux coureurs qui allaient venir avec moi. Pour un contre-la-montre par équipes, ça n'aide pas!

Vous ne connaissiez pas du tout l'endroit?

Non, je n'étais encore jamais venu courir en Belgique. Mais quand j'ai vu les fans et l'atmosphère autour de ces courses... Je pense que ce pays est la vrai «maison du vélo». C'est absolument clair (rires). Ca change de la Suisse. Même lors des entraînements, il y avait du monde au bord des routes. Ils connaissent vraiment ce que ça veut dire que d'être cycliste.

Quel était votre rôle dans cette équipe?

Les virages et tout ce qui était technique était mon job. Parce que je suis celui qui avait le plus d'expérience dans le vélo et que j'étais le plus vieux, aussi... On avait dit que c'est moi qui allais négocier le premier virage et qui allais donner le rythme en premier. Parce qu'on était très différent: mon coéquipier venu du Rwanda était davantage un grimpeur, celui du Burkina Faso était bien plus un sprinter. Donc ce n'était pas simple... On a tout de même fini par avoir une bonne complicité. Mais ça a été compliqué avec le vent. On était venu dès lundi sur le parcours et le vent était totalement différent de ce qu'on a connu en course.

Comment on fait pour courir avec des athlètes venus d’horizons si différents?

En fait, cette équipe du CMC est une équipe de développement. Ils prennent des talents de l'Afrique, de l'Amérique du Sud et de l'Est de l'Europe et ils font de la formation avec. Ce que les équipes amateurs feraient en Belgique, en Italie ou en France, par exemple. C'est le job du Centre mondial du cyclisme. D'un point de vue politique, des histoires comme la mienne, ils n'en ont pas. Mais ce qu'ils font c'est super. Parce qu'on a l'habitude de voir toujours les mêmes grosses nations sur les podiums. Du coup, c'est super pour les petits pays d'avoir cette possibilité. Moi, je n'ai plus de pays, plus de fédération! Donc c'est de ça dont j'ai besoin. Je suis super heureux d'avoir eu cette chance et je ne suis pas le seul. Chris Froome, par exemple. Il est aussi passé par Aigle et c'est le meilleur exemple que l'on puisse trouver.

De plus en plus de pays postulent, tout de même.

Oui, mais je pense que le Corona n'y est pas étranger. «Grâce» à ça, les gens s'intéressent plus au vélo. Je veux dire, partout en Europe, voire autour de la planète, on voit plus de gens faire du vélo. Plus de petites nations ont envie d'en faire aussi. Je crois aussi que les réseaux sociaux ont eu un gros impact à ce niveau. C'est avec ce genre de moyens de communication que le cyclisme va pouvoir toucher toujours plus de monde.

Que vous a apporté cette saison intense?

Le truc le plus positif, c'est que j'ai pris pas mal de confiance en moi. Surtout après Tokyo et les Jeux olympiques. Il y a trois ans en arrière, je n'aurais jamais pu imaginer participer à des JO! Je veux dire... Quand j'ai commencé le cyclisme, je n'avais pas les moyens de me payer une veste pour faire du vélo. Ca ma paraissait impossible. Donc aller participer à des Jeux, ce n'était simplement pas réaliste. Mais je ne me suis pas arrêté à ça et je me suis dit que c'est ça que je voulais atteindre comme but. Après, ce n'est pas simple de se dire qu'on veut faire un truc et d'y arriver ensuite. Lors des cinq dernières années, j'ai investi tout ce que j'avais juste pour ça. J'avais quitté mon pays, laissé ma famille, mes amis, ma vie pour atteindre ce but. Le chemin parcouru, c'est difficile de s'en rendre compte.

Parce que personnellement aussi, le chemin n'est pas simple.

C'est juste. De l'extérieur, ce n'est pas facile de se le figurer. Tout est différent. La culture, les langues, les habitudes des gens autour de toi. Ce n'est pas simple de tout intégrer. C'est beaucoup de choses à apprendre. Du coup, je pense que c'est là que je suis vraiment un cycliste, parce que c'est ça qui me donne le plus de plaisir. Tu vas dans un endroit avec des gars de plein d'autres pays, tu y trouves plein de nouvelles personnes, des tas de nouveaux amis. Ici, je me suis retrouvé dans ma chambre avec un gars qui vient du Ghana et un autre du Rwanda. Je veux dire, j'ai dû aller sur une carte pour me rappeler où c'était situé! C'est une telle chance de rencontrer des gens comme ça et faire des trucs avec eux. Pour moi, c'est tout ça le vélo.

Bon, après toutes ces émotions, c'est quoi votre prochain but? Dormir quelques semaines?

D'abord, en août dernier, j'ai obtenu une sorte de nouvelle bourse auprès de Swiss Olympic, avec Paris 2024 dans le viseur. A cette occasion, le but ne sera plus simplement de se qualifier, mais d'y obtenir le meilleur des résultats possibles. Il y aura beaucoup de boulot et pas mal de sacrifices à faire pour aller chercher la meilleure place. C'est très clair dans mon esprit. Pour ces prochains jours, ce sera comme une escale avant ma préparation pour la suite. Mais dans ma tête, je suis déjà focalisé sur Paris. Je veux surprendre là-bas. Montrer au gens que je peux avoir un objectif, y croire et l'atteindre.

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