Mode: Le retour de la licorne
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ModeLe retour de la licorne

L’animal légendaire envahit les productions culturelles tout autant que les rayonnages des boutiques cadeaux. Enfantillage ou quête d’une spiritualité nouvelle?

par
Isabelle Falconnier
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Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

DR, www.cadeauxfolies.ch, Kigu, Slaven Vlasic/Gett
Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

DR, www.cadeauxfolies.ch, Kigu, Slaven Vlasic/Gett
Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

Une robe signée Jeremy Scott, une boule à thé, un pot de fleurs, un pyjama, une veilleuse, des pantoufles: la licorne est partout. Cette figure légendaire de l'Antiquité grecque était aussi très présente dans l'imaginaire médiéval, comme l'illustre la célèbre tapisserie «La dame à la licorne» (photo 7).

DR, www.cadeauxfolies.ch, Kigu, Slaven Vlasic/Gett

Il était une fois un animal à une corne que l’on capturait en l’attirant avec de jeunes vierges et auquel on attribuait tous les pouvoirs, dont celui de guérir toutes les maladies et de transformer un homme impuissant en étalon. Repérée par les premiers explorateurs des Indes ou d’Ethiopie, la licorne fascine savants, princes, peintres, poètes, riches marchands et jeunes vierges qui croient dur comme fer à son existence alors même que le dragon était déjà été relégué au rang de simple légende. La découverte que les cornes de licorne en circulation ne sont en fait que des défenses de narval tamise à peine l’aura de l’animal imaginaire le plus important que le monde occidental connaisse du Moyen Âge jusqu’à la Renaissance.

En ce XXIe siècle débutant, la licorne est à nouveau partout. Mode, cinéma, édition, décoration – aucun domaine n’est épargné et c’est une licorne mâtinée de cultures geek, kitsch, adulescente, manga et feel-good dont nous héritons: c’est Miley Cyrus se promenant en combinaison licorne dans les aéroports, ce sont les filles petites et grandes qui truffent leurs messages d’émoticônes licornes depuis sa création en 2015, c’est le styliste Jeremy Scott qui crée une Unicorn Dress étendard, c’est le personnage d’Agnès du film «Moi, moche et méchant» qui fait craquer tous les spectateurs avec sa passion pour les licornes, ce sont des posters ou cartes postales déclinant les slogans tels que «Always be yourself unless you can be a unicorn», «Je peux pas j’ai licorne» ou «Je suis une licorne allez tous vous faire…» ou les boutiques cadeaux qui débordent de gadgets, tasses, coussins et autres porte-clés. C’est enfin un langage propre qui, tel le langage schtroumpf, invite le lecteur à remplacer le mot «licorne» par tout ce qu’il veut. Ainsi, l’argument de base d’un best-seller feel-good du moment en Angleterre, intitulé «Be a unicorn & live life on the bright side», est tout simplement: «Think unicorn».

«C’est clair, confirme Julie Henryot, gérante du magasin Les Particules Élémentaires à Lausanne, pour Noël la licorne sera incontournable! Ce monde féerique, plein de magie, de bonne humeur, d’arc-en-ciel, est en plein boom.» En hits licorne: les chaussons, les céréales, les guirlandes et l’œuf pour faire grandir une licorne. Nouveautés 2017: le mug à paille, la lampe veilleuse et le coussin avec l’inscription «Sweet dreams & believe in magic».

Un refuge dans le désert spirituel

De quoi donc la licorne est-elle le nom en 2017? «Nous sommes dans un désert spirituel, estime Francine Bouchet, directrice des éditions La Joie de Lire qui, entre la vache Marta d’Albertine, le chat Milton de Haydé ou la poule de Hanna Johansen, connaît son bestiaire. Du coup, on remplace la spiritualité par la licorne et son univers facile d’accès. J’achète un peu de licorne et le tour est joué, je n’ai pas à chercher plus loin ni le bonheur, ni le sens de la vie…» Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, y voit une «réaction à un monde perçu comme dur». «C’est un refuge, une manière de dire que ce monde ne m’intéresse pas, que je veux le fuir en restant dans l’enfance ou dans un monde imaginaire – celui de la licorne, qui a hérité de l’esprit manga et kawai, des jeux vidéo ou du cosplay.»

L’historien d’art lausannois Philippe Kaenel ne s’étonne pas. «La licorne est une créature qui traverse les siècles avec facilité parce qu’elle est liée à des domaines très divers, de la religion à la zoologie en passant par l’alchimie et la mythologie. À la différence des autres créatures qui intéressent les cryptozoologues et qui sont souvent monstrueuses ou même terrifiantes, la licorne a une dimension à la fois réaliste, vraisemblable, aimable et merveilleuse. Après le livre, la peinture, la gravure et les illustrations, c’est le cinéma qui redonne corps à la licorne. Avec ses produits dérivés multiples…» La dessinatrice Hélène Bruller, auteure notamment de «Je veux le Prince Charmant», y voit une «apparition gratuite, dépourvue d’intentions»: «La licorne représente le mystère. Elle n’est aujourd’hui ni une fée, ni un messager, elle ne parle même pas. Du coup, on peut lui attribuer la mission dont on a intimement besoin. Pour certains elle représente l’espoir d’un monde meilleur, pour d’autres la gentillesse, pour d’autres encore la magie de la vie, l’amour, une foi en une force bienveillante… C’est un grigri, l’Ange gardien dont on a besoin.»

Une licorne multi-usages qui agace clairement certains professionnels. «Beaucoup de blabla, mais très peu d’éléments pertinents, soupire le psychologue Yves-Alexandre Thalmann. Ce phénomène me semble aussi vide que la mode des handspinners! Un relent de fantastique, un soupçon de monde enfantin, une idée incongrue de pureté, et voilà que la licorne fait le buzz! Vivement qu’on tourne la page pour voir quelle nouveauté va s’imposer…» Francine Bouchet déplore elle aussi cette récupération. «Les licornes actuelles ne sont pas belles. Or, l’univers du beau est important pour nourrir les enfants. De plus, elles sont dépourvues de toutes références culturelles. On a glissé du mystère vers la magie superficielle. Au lieu de se confronter au mystère de l’existence, on cherche des échappatoires simplistes.» Même regard ironique de la dessinatrice Albertine, qui signe entre autres «Les aventures de Marta». «Nos sociétés ressentent le besoin de guérir. La licorne apparaît comme une sorte de bouée de sauvetage. La multiplication de sa représentation devient un signe de ralliement auquel je ne suis pas sensible. Le marketing nous vend la licorne comme un pass pour accéder à la pureté, la beauté, la santé. Mais ce n’est qu’une apparence, la licorne n’existe pas!» Marc Atallah regrette, lui, que l’on ait perdu l’ambiguïté de la figure médiévale de la licorne, «entre symbole de l’alchimie, de la chasteté et de la virilité», et surtout qu’il n’y ait «aucun» discours autour de l’animal. «On trouve la licorne cool, mais que veut-elle dire? On est dans la récupération pop du pop, le sourire kawai, le pur refuge. Or la culture populaire, le rock par exemple, a montré qu’elle pouvait changer le monde! La licorne injecte de l’imaginaire dans le quotidien mais n’en fait rien. Elle déserte le monde au lieu de tenter de le changer…»

Une contre-attaque de la pureté

D’autres, créateurs, auteurs, éditeurs, saluent au contraire cette vague arc-en-ciel. Hélène Bruller, qui a par ailleurs un projet de série avec pour héroïne une licorne, est convaincue qu’il y a «autre chose» derrière cette vague commerciale. «On bascule dans un monde régi par l’argent, la réussite, l’hypocrisie, accompagné d’une perte des valeurs qui nous aidaient jusqu’ici à voir la beauté du monde, le merveilleux du lien qu’on peut créer avec les autres. La licorne est la preuve qu’on a besoin d’autre chose. Elle est l’opposé des clips dont on nous inonde avec la pétasse qui secoue son cul sur de la musique bas de gamme. Elle contre-attaque avec la pureté et la vérité. Bien sûr que l’on peut déplorer sa récupération marketing, et je n’aime pas les femmes-enfants qui s’approprient la licorne en s’infantilisant, mais ce qui est bien avec elle, c’est qu’on peut lui attribuer les pouvoirs qu’on veut, puisqu’elle n’en a aucun que notre culture ait mémorisé.»

L’écrivain Eugène, auteur avec Gilles-Emmanuel Fiaux d’une bande dessinée intitulée «La chasse à la licorne», a été ravi d’être approché lors d’une séance de dédicace par une jeune fille collectionnant «tout sur les licornes». «J’imagine une chambre enchantée pleine de licornes mauves ou blanches. Avec des arcs-en-ciel aux murs. Parfois, j’aimerais bien rendre visite à mes lectrices… Et si les jeunes filles d’aujourd’hui adorent les licornes, c’est parce qu’on assiste à un mouvement global en matière d’équitation. Dans les clubs d’équitation, huit cavaliers sur dix sont… des cavalières! Les garçons font du foot ou flinguent des mutants dans les villes post apocalyptiques des jeux vidéo…» Aux Éditions Jouvence, spécialisées dans le bien-être et le développement personnel, on salue également la tendance. «De plus en plus de personnes se questionnent sur le sens de leur vie et de leur quotidien, commente Charlène Guinoiseau-Ferré, responsable éditoriale. Une véritable quête de sens s’opère sans pour autant qu’un changement soit facile à mettre en œuvre. Un motif comme la licorne permet d’insuffler un peu de féerie au quotidien et de se relier à un univers plus spirituel, plus authentique mais aussi plus rebelle: oser jouer la carte de la croyance dans un monde qui ne croit plus de façon affichée, éveiller l’archétype de l’Enfant intérieur, oser affirmer une part enfantine… on ne reproche pas à un enfant sa spontanéité et son émerveillement. Pourquoi porter tant de masques une fois adulte?»

La révélation d’un ultime sens

Pendant ce temps, dans une salle du musée de Cluny à Paris, veille la plus célèbre tapisserie du monde, chef-d’œuvre de l’art occidental médiéval. La tenture dite de «La Dame à la licorne» est composée de six tapisseries mettant en scène un jardin d’éden peuplé d’élégantes allant et venant au milieu d’animaux en tous genres, lapins, lions, singes, chiens, oiseaux… et licornes. Les cinq premières tapisseries incarnent les cinq sens. Dans la sixième, qui comporte l’inscription «À mon seul désir», une Dame se défait du collier qu’elle porte dans les autres tapisseries. Ce geste, effectué sous le regard d’une licorne blanche agenouillée, incarnerait la révélation d’un ultime sens. Un sens du cœur, porte d’accès au monde spirituel, un sixième sens «intérieur» et «nécessaire», dixit le philosophe Michel Serres. CQFD.

Pour certains elle représente l’espoir d’un monde meilleur, pour d’autres la gentillesse, pour d’autres encore la magie de la vie, l’amour, une foi en une force bienveillante… Hélène Bruller, dessinatrice

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