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SociétéLe sexe tarifé sera-t-il puni en Suisse?

43 parlementaires veulent bannir la prostitution. Vertueuse idée. Petit problème: personne n'a demandé son avis aux intéressées…

par
Cléa Favre
Le postulat vise avant tout à lutter contre la traite des humains, affirment ses partisans.

Le postulat vise avant tout à lutter contre la traite des humains, affirment ses partisans.

Alessandro Della Bella, Keystone

«Fermer les yeux n'est pas une attitude responsable», explique Oskar Freysinger. C'est pourquoi le conseiller national (UDC/VS) a signé aux côtés de 42 autres parlementaires un postulat. Celui-ci charge le Conseil fédéral d'«examiner dans quelle mesure il est réalisable en Suisse d'interdire la prostitution et l'achat de prestations sexuelles», comme le relevait hier la Schweiz am Sonntag. Et Freysinger d'ajouter: «Ce n'est pas la manière la plus digne de gagner sa vie. De plus en plus de femmes des pays de l'Est tombent entre les mains de réseaux mafieux. C'est aussi ça la libre circulation: la libre circulation de la misère!»

L'initiatrice de ce postulat accepté par le Conseil national en mars dernier, la Bernoise Marianne Streiff-Feller, du Parti évangélique suisse (PEV), a surtout en tête de lutter contre la traite d'êtres humains. «En Suède (ndlr: premier pays à avoir pénalisé les clients des prostituées en 1999), cette mesure a permis de diminuer le trafic d'êtres humains», affirme-t-elle. Plusieurs pays européens sont d'ailleurs aussi en train d'y songer, comme la France qui voit des people comme Catherine Deneuve ou Frédéric Beigbeder prendre publiquement parti. Mais qu'en est-il des travailleuses du sexe qui ne sont pas victimes de réseaux? «90% des prostituées n'exercent pas cette activité de manière volontaire», tranche Marianne Streiff-Feller.

Méconnaissance du terrain

Cette démarche politique fait paradoxalement s'étrangler de colère les milieux concernés. D'abord parce qu'ils n'ont à aucun moment été consultés. «On ne donne pas de crédit à la parole des travailleuses du sexe, réagit Marianne Schweizer, coordinatrice de l'association Aspasie. On les traite soit de menteuses, soit de victimes.»

Ensuite, les associations se montrent fâchées sur le fond: elles jugent l'idée d'une interdiction absurde et contre-productive. Selon elles, les mesures répressives et punitives ne fonctionnent pas. Marianne Schweizer en veut pour exemple les Etats-Unis: «Là-bas, vendre et acheter du sexe est criminel et pourtant ce business fleurit.» Ou encore la Suède où «la pénalisation des clients a déroulé le tapis rouge aux réseaux mafieux, contrairement à ce que disent certains. Et la prostitution n'a pas non plus diminué, elle est simplement devenue invisible», ajoute-t-elle. L'idée d'interdire le commerce du sexe semble donc avant tout un combat idéologique, reposant sur des valeurs morales.

Angelina, présidente du Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe (STTS), va jusqu'à parler d'une «énorme catastrophe» si cette loi débarquait en Suisse. «Elle rendrait les filles beaucoup plus vulnérables aux agressions et aux abus de pouvoir. Elles seraient obligées de travailler dans des conditions beaucoup plus défavorables.» On sent chez la travailleuse du sexe pointer une certaine fatigue: «Il faut arrêter de nous persécuter comme si on était des criminelles. En Suisse, nous ne sommes pas des victimes. Nous avons choisi notre activité. Nous payons des impôts et exerçons dans un cadre légal et commercial, comme n'importe quel travailleur indépendant.» Angelina apprécie que les principales concernées aient voix au chapitre. Elle a notamment été reçue à Berne par une commission d'experts travaillant sur la traite d'êtres humains. C'est une première et un pas significatif vers moins de paternalisme.

Pas de règles du jeu fédérales

La Suisse ne dispose pas de loi fédérale sur la prostitution. Ce domaine est du ressort des cantons, voire des communes. Ce sont eux qui édictent des règlements qui peuvent être très différents d'un endroit à l'autre. Le droit pénal part tout de même du principe que l'exercice de la prostitution en tant qu'activité indépendante est autorisé. Les dispositions pénales et les lois cantonales permettent de lutter contre les abus commis par les personnes du milieu (comme engager des travailleurs du sexe sur la base d'un contrat de travail) ou encore contre les conséquences négatives de la prostitution autorisée.

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