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TémoignageLe tireur de Bussigny peut regarder vers l'avenir

Luciano M., qui avait tiré sur son patron en avril 2011, a été jugé en appel lundi dernier. Le procureur demandait cinq ans de détention. Mais la Cour a de nouveau tenu compte de la grande souffrance au travail de l'accusé. Il raconte.

par
Camille Krafft
Sabine Papilloud

Une villa aux plates-bandes impeccables, dans un quartier résidentiel de Bussigny (VD). Son propriétaire, Luciano M., l'a achetée il y a dix ans avec ses économies d'employé au Service des eaux. Cette maison, c'est la vitrine d'une intégration réussie, le résultat de vingt-cinq années de travail. Pour ce Service qu'il connaissait «mieux que sa femme», Luciano a tout donné. Son temps, son zèle, sa loyauté. Jusqu'à ce jour d'avril 2011 où il a «pété un câble» et tiré sur son ancien patron avec un Luger de 1940, sans le toucher. Lundi dernier, une Cour d'appel a confirmé sa peine, prononcée ce printemps: trois ans de prison, dont six mois ferme, déjà purgés.

Sous le «bleu» de cet employé d'origine napolitaine, avec qui les habitants partageaient un café lorsqu'il venait relever les compteurs d'eau, se cachait un mal que les sociologues nomment «souffrance au travail». Le sentiment d'avoir été mobbé, persécuté, rabaissé, dix ans durant. Au fil des mois, la rage de ne pas être entendu a monopolisé ses pensées. Jusqu'à cet après-midi d'avril où la détresse a explosé, sous l'effet de quelques paroles maladroites et de la Williamine.

Durant le réquisitoire, les épaules voûtées, l'accusé a jeté des regards furtifs en direction du procureur, Laurent Maye, qui réclamait à nouveau cinq ans de détention. Ce lundi matin, Luciano a marché sur une corde raide. A l'autre bout, la perspective d'un nouvel emploi, pour lequel il a postulé, sa femme et ses deux enfants adultes, qu'il a retrouvés après des années de déprime. En bas, le précipice: cinq ans de prison, à l'issue desquels rien ni personne n'aurait pu le récupérer, assure-t-il de concert avec son avocat, Stefan Disch.

«Quinze ans de bonheur»

C'est qu'on ne s'improvise pas prisonnier lorsqu'on affiche 53 balais et une existence d'honnête homme. Cela, Luciano l'a réalisé durant les cinq mois et demi passés en préventive au Bois-Mermet, avec une heure de promenade par jour et trois douches par semaine. La journée, il s'assurait la protection des «Blacks», raconte-t-il en mimant des bras musclés. La nuit, il s'approchait des barreaux pour pleurer et se répéter: «Pourquoi j'ai fait ça?» comme dans une série B.

Celui que les médias ont surnommé «le tireur de Bussigny» nous a ouvert sa porte quelques jours avant son jugement en appel. Dans le salon coquet, rideaux bordeaux transparents sous rideaux bordeaux foncé, sa femme Corinne sert les boissons avant de s'éclipser, compagne discrète aux émotions à fleur de peau. Luciano commence son récit. L'histoire banale d'un immigré qui débarque en Suisse avec une valise en carton, à un détail près: s'il a fui Naples en 1983, ce n'est pas à cause de la misère économique, mais pour échapper à sa famille qui «travaille pour la Camorra». Ce destin fait d'argent sale, de violence et de cocaïne, le jeune homme, âgé de 26 ans, n'en veut pas. Il part d'abord pour Toulouse, afin de se sevrer de la drogue, à laquelle il ne touchera «plus jamais». Il y rencontre Corinne, une Suissesse avec qui il viendra s'établir à Bussigny. Rapidement, il est engagé comme auxiliaire, à la voirie, puis au service des eaux. C'est le début de «quinze ans de bonheur» avec cette «commune» dont il parle comme d'un personnage, celui de la seconde chance, de la «vie normale». Il apprend le métier, poser des conduites, effectuer des prélèvements d'eau.

Le début du cauchemar

Et puis, en 2000, la mécanique s'enraye. Arrive un nouveau chef, avec qui les rapports se tendent. En 2002 déjà, Luciano envoie un courrier à la Municipalité de Bussigny, pour signifier une «détérioration» des relations de travail. L'employé se sent dénigré et calomnié par son supérieur, dont il dénonce les propos racistes. Au printemps 2005, il consigne une série d'incidents dans un journal. Le salarié estime que son chef gaspille l'argent public et connaît mal son travail, ce qui le rend fou. A plusieurs reprises, Luciano menacera de démissionner ou de déposer une plainte. «Les autres me disaient: si tu l'attaques, c'est la commune que tu vises.» Par loyauté envers cette dernière, le Napolitain serre les dents. En 2007, son collègue portugais est licencié. A tort, estimera le tribunal des Prud'hommes. Dès lors, Luciano s'enfonce en enfer. De 3500 habitants lorsqu'il a commencé, Bussigny est passée à 8000 âmes, et il est désormais le seul employé du Service. Il travaille de nuit, pour que les Bussignolais puissent «prendre leur douche à 8 heures». Sa vie de famille est inexistante, les rapports avec son chef, à couteaux tirés. En 2009, suite à un audit, les deux hommes sont enfin séparés. Mais Luciano reste confronté à celui qu'il considère comme son bourreau. Appelée à l'aide, la Municipalité répond inlassablement que «ça va aller», raconte l'ancien employé.

Une semaine avant l'acte qui a fait basculer sa vie, Luciano se dispute violemment au téléphone avec son ex-supérieur. Il perd le sommeil, passe des nuits entières sous son établi de travail, pleure sans arrêt. Le 15 avril 2011 à midi, il emmène son fils manger une pizza. «Je lui ai dit que ça n'allait pas trop bien», raconte celui qui cache habituellement sa peine à ses proches, parce qu'il a été «élevé ainsi». Dans l'après-midi, il reçoit un téléphone d'un de ses supérieurs: une séance de réorganisation du Service a eu lieu, à laquelle Luciano n'a pas pu assister, car il est en congé maladie. Les deux hommes se retrouvent au café Arc-en-Ciel. «Il m'a dit: tout va rester tel quel, t'en prendras toujours plein la gueule. J'ai commandé une Williamine.»

Une souffrance reconnue

Luciano rentre chez lui, trouve le pistolet qu'il a acheté dans une brocante, repart vers le bâtiment communal, en état de «déconnexion» totale. En route, il appelle sa femme, pour lui dire qu'il l'aime et qu'il ne rentrera pas manger. Lorsqu'il aperçoit son ancien patron, il tire une balle qui se loge dans le plafond, puis une deuxième dans la serrure. Un collègue s'approche de lui: «Lucien (il l'appelle ainsi), arrête de déconner!» Luciano lâche son pistolet, qui tire un troisième coup au sol, puis attend l'arrivée de la police, à genoux. «Je n'ai pas voulu le tuer. J'ai tiré pour dire: «J'existe, écoutez-moi, j'en ai marre!» Devant le Tribunal, lors du premier comme lors du second jugement, la souffrance de Luciano a été, enfin, reconnue, donnant lieu à un verdict clément. Pour son avocat, Stefan Disch, «c'est un soulagement. La Cour a montré que le code pénal permet d'individualiser la peine.»

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