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Cyclisme«Le Tour de France, c'est 3500 km de sourire»

Christian Prudhomme, patron du Tour depuis 2005, évoque les particularités de l'édition 2012. Il imagine un duel entre Evans et Wiggins pour la victoire finale.

par
Laurent Guyot
Paris
Christian Prudhomme donnera le départ du Tour de France samedi à Liège, en Belgique.

Christian Prudhomme donnera le départ du Tour de France samedi à Liège, en Belgique.

AFP

Christian Prudhomme, à deux jours du grand départ en Belgique, parlez-nous de vos sentiments.

J'ai hâte d'y être… comme les coureurs et vous d'ailleurs, j'imagine. Je me rappelle que c'était mon cas à l'époque où j'étais journaliste. Nous avons envie d'avoir des réponses. Et surtout je me réjouis, car le Tour de France, c'est 3500?km de sourire.

Les cyclistes vont-ils vraiment pouvoir sourire jusqu'à leur arrivée sur les Champs-Elysées le 22 juillet?

En tout cas, ils ne vont pas regretter le voyage s'ils pensent que ce Tour est moins montagneux que les autres. Le millésime 2012 est différent: il propose un maximum de lieux inédits. Pour vous, les Suisses, je ne pense pas que le col de la Croix soit une vraie découverte. Mais, vu de France, il apparaît comme une nouveauté au même titre que les pentes de la Planche-des-Belles-Filles à côté de Belfort. Comme le col du Grand-Colombier et le mur de Péguère, les cyclistes vont affronter les pentes les plus raides jamais franchies par des coureurs du Tour. L'esprit de cette édition est donc marqué par sa différence, ses inédits et ses surprises.

Croyez-vous vraiment à des surprises?

J'en serais ravi. Si je le dis, c'est que j'aimerais bien découvrir de nouveaux visages. Quand je vois Peter Sagan, du haut de ses 22?ans, gagner quatre étapes du Tour de Suisse, et Marcel Kittel, deux fois à l'Elektro-Tour, cela veut dire qu'une nouvelle génération arrive. Et que ces jeunes – au moins sur la première partie du Tour – vont se révéler et devenir, à l'image d'un Cancellara, des personnages de notre course. Le Tour de France a cette force de créer ses propres héros. Et ces derniers le lui rendent avec leur notoriété. L'année dernière, avant le départ, personne n'aurait imaginé une seconde la saga Voeckler.

A première vue, votre parcours semble avantager les rouleurs plutôt que les grimpeurs. Comment le justifiez-vous?

J'assume les parcours du Tour de France depuis 2007. Je trouve le millésime 2012 équilibré. Il est fait pour l'offensive et pour ceux qui prendront des risques. Mais nous proposons et les coureurs décident.

Tout de même, le kilométrage des contre-la-montre n'a-t-il pas pris un bel ascenseur?

Ces dernières années, effectivement, nous avions réduit la voilure avec une moyenne de 60?km par édition sans compter les chronos par équipes. Je tiens tout de même à préciser que la norme était de plus de 100?km entre 1997 et 2007. Alors nous y sommes revenus cette année avec les 101,4?km au programme.

Qui va donc pouvoir mettre en échec Bradley Wiggins, rouleur hors pair?

Son avènement ne serait pas une surprise, contrairement à son 4e?rang de 2009. Je l'ai entendu parler d'humiliation pour sa 23e?place de 2010. Avec une équipe Sky montée pour gagner le Tour trois ans après sa naissance, il s'agira d'être fort pour le mettre en échec. Mais je place quand même Cadel Evans à égalité avec lui.

Sur quels critères vous basez-vous pour justifier ce pronostic pour le moins osé?

Qui avait annoncé Cadel Evans (35?ans) comme vainqueur potentiel en 2011? Je ne le trouve pas trop vieux. Je souhaite quand même mettre en avant la constance de l'Australien de BMC. Il sait se préparer en gagnant du début à la fin de la saison. L'année dernière, il est resté sur le podium du général de la première à la dernière étape en se payant le luxe de gagner dès la quatrième à Mûr-de-Bretagne. C'est une sacrée performance qui prouve sa constance. Avec Vincenzo Nibali, je m'attends à les voir profiter de toutes les occasions. Pour moi, il y aura autant de spectacle dans les descentes que dans les ascensions sur ce Tour.

Tous les participants au millésime 2012 se retrouveront-ils dans l'équilibre que vous revendiquez?

Je suis persuadé que tout le monde y trouvera son compte. Les sprinters pourront profiter autant que les rouleurs et les grimpeurs. Le parcours se présente comme une prime pour les audacieux. A Boulogne, je peux déjà affirmer qu'un favori perdra le Tour compte tenu du profil. Il en ira de même du côté de la Planche-des-Belles-Filles et à Porrentruy. Pour moi, cette étape dans le Jura est emblématique. Entre Belfort et la ligne d'arrivée, il y a une succession de montées et de descentes. Pour sûr, il y aura du spectacle si un Evans attaque dans la Caquerelle et effectue un numéro dans l'ascension et surtout la descente très technique du col de la Croix.

Sincèrement, le Tour de France vient-il en Suisse uniquement par souci de bon voisinage ou aussi pour trouver un terrain à sa convenance?

Quand je dessine le parcours, je ne me préoccupe pas de savoir si nous ne sommes pas allés en Suisse depuis des années. Je garde un très bon souvenir de notre passage à Verbier en 2009 dans un décor grandiose. Je ne suis pas près d'oublier la fresque géante à la sortie de Martigny. C'est peut-être symbolique, mais cela donne une image forte. Le Tour, c'est certes la plus grande compétition cycliste du monde. Mais c'est bien plus que du sport.

C'est-à-dire?

La principale force du cyclisme et du Tour, c'est d'être autre chose que du sport. Si le cyclisme va au match contre le football ou le tennis en sport pur, il va souffrir. En revanche, son aspect fédérateur lui confère une dimension supérieure. Le public est là pour des champions qui donnent le meilleur d'eux-mêmes devant leurs yeux.

Revenons à la Suisse…

La Suisse se trouve à côté de la France. C'est un pays de champions et de champions cyclistes qui a une tradition dans l'organisation de belles épreuves (Tour de Romandie et Tour de Suisse). Si nous avons choisi Porrentruy, il y a 50% d'attraits pour le professionnalisme et la candidature elle-même et les 50 autres pour cent pour le parcours. Le terrain à disposition est fabuleux.

Est-ce à dire que vous n'avez pas les mains libres pour dessiner chaque année la carte du Tour?

Effectivement il y a des figures imposées comme vous n'imaginez pas. Je fais ce qui me semble bon pour le Tour de France. Et si je fais plaisir à des gens, tant mieux. Reste que la Grande Boucle appartient à tout le monde et, pour reprendre une phrase de l'ancien président de la République Nicolas Sarkozy, le Tour de France fait partie des petits bonheurs des Français. Avec 2300 journalistes et des retransmissions télévisées dans 190 pays, dont pour la première fois l'Albanie et la Mongolie, je ne peux quand même pas me dire que je vais faire un plaisir à Pierre, Paul, Jacques ou Jean. Je me dois de faire le meilleur parcours possible.

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