Littérature: Daniel de Roulet publie des deux côtés de la Sarine

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LittératureDaniel de Roulet publie des deux côtés de la Sarine

Son roman épistolaire «À la garde» sort le 20 août en allemand tandis qu’en français, il a publié le récit «La Suisse de travers».

L’écrivain suisse Daniel de Roulet, auteur du livre «La Suisse de travers», pose le 10 août 2020 à Genève.

L’écrivain suisse Daniel de Roulet, auteur du livre «La Suisse de travers», pose le 10 août 2020 à Genève.

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L’actualité de l’écrivain genevois Daniel de Roulet n’est pas la même des deux côtés de la Sarine. Son roman épistolaire «À la garde» sort le 20 août en allemand tandis qu’en français, il a publié «La Suisse de travers», soit le récit d’une traversée de la Suisse à pied juste avant la pandémie.

Le roman épistolaire «À la garde», publié en français l’an dernier, sort en allemand aux éditions Limat-Verlag le 20 août. Sous la forme de lettres que Daniel de Roulet envoie à son père mort six ans plus tôt, il suit les derniers jours de sa mère, qui a décidé de mourir à l’âge de 97 ans en buvant une potion délivrée par l’association Exit. Cet adieu est sobre, pudique, même si on sent en filigrane la douleur liée à la mort de la mère.

Ce livre semble remplir plusieurs missions: dire au revoir à sa mère, parler avec son père, évoquer l’héritage calviniste, la religion, la mort, la mort assistée à la sauce helvétique, la pudeur des sentiments même dans les moments-clés, tout cela en 80 pages.

Une histoire de la filiation

Quelle était l’urgence? «Cette histoire de la filiation m’intéresse: sans la commande de la maison d’édition Labor et Fides, je l’aurais peut-être écrite un à deux ans plus tard», explique-t-il. Plutôt qu’une thèse sur la religion, l’auteur genevois de 76 ans s’est demandé comment son père se serait comporté face au décès par suicide assisté de sa mère: «Sans doute très bien», lâche-t-il.

L’auteur, dont une bonne dizaine de ses livres ont été traduits en allemand, entretient un rapport privilégié avec la Suisse alémanique. Avec une mère venant de cette région et un père romand, il ne se considère pas comme bilingue mais quadrilingue. Il parle italien avec sa femme d’origine tessinoise et anglais avec sa petite-fille car son fils a épousé une Australienne. «C’est un trait national, je n’ai pas de mérite à cela».

Daniel de Roulet qui a passé son enfance à Saint-Imier, dans le Jura bernois, dialogue régulièrement avec sa traductrice. Sa maison d’édition alémanique, Limat-Verlag, a fait traduire son premier livre par trois personnes différentes: «Un luxe». Il a choisi Maria Hoffmann-Dartevelle, une Allemande de Heidelberg, avec qui il peut débattre du choix d’un mot plusieurs heures au téléphone.

«J’appelais mon père «Vater», «Vati» ne sonne donc pas juste pour moi.» Quand il écrit, il n’utilise pas de mots de quatre syllabes ou plus, «ces mots-là ne sont pas patinés par la langue.» Alors, si elle utilise de très longs mots en allemand, il lui demande de trouver une autre formulation. «Peut-être que ce n’est pas facile pour elle», s’interroge l’auteur.

Suisse romande: un auteur «trop politique»

Daniel de Roulet n’est pas perçu de la même manière des deux côtés de la barrière de rösti. «En Suisse romande, j’ai souvent été considéré comme un auteur trop politique. Quand je participe ou lance une polémique, cela a davantage de résonance en Suisse alémanique qu’en Suisse romande.»

«En Suisse alémanique, c’est plus dans la tradition qu’un auteur s’exprime sur des questions politiques – c’est peut-être en train de changer. Ils considéraient comme normal que Frisch, Dürrenmatt ou Meienberg donnent leur avis sur l’exportation d’armes ou la Suisse sans armée.»

«Les lettres romandes ont une tradition plus intimiste.» Quand il est de mauvaise humeur, il dit «nombriliste».

Virage vers l’écriture

Élevé dans un milieu qui privilégiait les études classiques, il préférera pourtant l’architecture, puis l’informatique avant de se tourner vers l’écriture à l’âge de 45 ans. En bon élève, il a commencé par relire ses classiques qu’il avait «oubliés.»

«C’est drôle que vous parliez maintenant de ce virage vers l’écriture, car je reviens de l’enterrement de mon premier éditeur, Maurice Born, un ami d’enfance de Saint-Imier.» Il a publié son premier livre, «Virtuellement vôtre», en 1994 – deux autres suivront – avant de l’envoyer ailleurs, car «il écrit trop» pour la petite maison d’édition qui a fermé depuis.

Le Seuil publiera sans hésiter «La ligne bleue» en 1995, un livre avec pour toile de fond le marathon de New York. La critique hexagonale le remarquera immédiatement.

Quand il sort en 2006 «Un dimanche à la montagne», où il raconte comment il a mis le feu en 1975 à un chalet appartenant à Axel Springer, le magnat de la presse allemande, c’est justement les critiques français qui vont faire vivre son livre.

«En Suisse, il a été très mal vu et je n’avais donc pas de critique dans la presse. En France, nous avons eu un grand débat, sur France Inter je crois. Cela avait changé l’opinion en Suisse romande. Le journalisme français reste encore très prescripteur pour les journalistes romands», estime-t-il.

«Ni Dieu ni maître»

Comme beaucoup de personnes de sa génération, il a abandonné le protestantisme pour l’athéisme et l’anarchisme. «Oui, j’ai été et je suis quelqu’un qui a pour slogan «Ni Dieu ni maître.» Parler de génération 68 relève par contre du cliché pour lui: «Blocher, 80 ans, a presque le même âge que moi et il est fils de pasteur comme moi, mais on ne pense pas tout à fait la même chose.»

Mais l’abandon de la religion ne signifie pas pour lui l’absence de morale. Il s’appuie sur la notion de «décence commune», qu’il a trouvée chez Orwell, un concept «simple et facile à utiliser». «Par exemple, quand quelqu’un gagne 10’000 fois ce qu’un autre reçoit, c’est indécent et amoral. Si on me proposait pour un livre 10’000 fois sa valeur, je dirais non.»

Dans la même ligne, primé en 2019 pour le Grand Prix de littérature de la Commission intercantonale de littérature des cantons de Berne et du Jura (CiLi) pour l’ensemble de son œuvre, il donne l’argent de ses prix littéraires. «Cela reste pourtant un honneur de recevoir un prix», souligne-t-il.

La fiction pour éclairer le réel

Pour lui, la littérature, d’une certaine manière, pose les problèmes de manière morale en permanence. Quand il a repris la plume, il était très méfiant par rapport à la fiction. «Il y a suffisamment de choses réelles dont il faut parler pour ne pas en inventer de nouvelles», estimait-il. Il a ensuite «redécouvert que la fiction pouvait éclairer le réel».

La fiction vient au secours de l’auteur quand il s’applique à raconter l’histoire «d’en bas» et que les sources sont peu nombreuses. C’est le cas avec le sort de 2 millions de mercenaires suisses qui ont été envoyés sur les champs de bataille à l’étranger entre le XVIe et le XIXe siècle et dont un quart n’est jamais rentré.

Parmi eux, près d’un million ont combattu en France et 600’000 d’entre eux ne sont pas revenus, qu’ils soient morts ou restés sur place. «Ces hommes ont eu une vie absolument terrible», juge Daniel de Roulet, qui prépare un texte sur le sujet, qualifiant cette pratique d’esclavagisme.

Pour lui, c’est important d’avoir une sorte de récit national en Suisse, qui échappe à la droite. «Si on le laisse aux nationalistes, il est très pauvre»: il se limite à Guillaume Tell, Heidi et deux-trois faits comme la mobilisation de 1939.

Quand on lui demande quels conseils il donnerait à la génération qui a 20 ans aujourd’hui, il répond «continuer de faire la révolution sur le climat comme ils ont commencé à la faire, et vite.» «Mais ils n’ont pas besoin de mes conseils, sourit-il. Quand j’avais 20 ans, il y avait un slogan qui disait «ne jamais croire un type qui a plus de 30 ans», alors un de 76 ans!»

(ATS/NXP)

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