Climat: Les activistes anti Credit Suisse ne seront pas censurés
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ClimatLes activistes anti Credit Suisse ne seront pas censurés

L'ultimatum intimant de fermer le site discreditsuisse.ch serait dû à une erreur et n'émanerait même pas de l'établissement zurichois.

par
lematin.ch
Après la partie de tennis dans la banque en 2018, les membres de Roger Wake Up ont ouvert en 2020 un site pour dénoncer les investissements de Credit Suisse dans les énergies fossiles.

Après la partie de tennis dans la banque en 2018, les membres de Roger Wake Up ont ouvert en 2020 un site pour dénoncer les investissements de Credit Suisse dans les énergies fossiles.

Le conflit qui oppose des activistes du climat à Credit Suisse est devenu célèbre fin 2018 suite à l'occupation d'une succursale à Lausanne par une douzaine de personnes qui y ont joué au tennis. Un geste symbolique visant à interpeller l'ambassadeur de la banque, Roger Federer, sur la politique peu écologique du géant zurichois. Une action qui avait eu encore plus de retentissement lorsque les 12 «joueurs» contre qui la banque avait porté plainte pour occupation illégale de ses locaux avaient été acquittés.

Mais les activistes poursuivent leur action baptisée «Roger Wake up» (Roger réveille-toi) et ont notamment ouvert un site, discreditsuisse.ch, sur lequel ils dénoncent les investissements massifs de Credit Suisse dans les énergies fossiles, contribuant ainsi dangereusement au réchauffement climatique.

Le soutien de 32 personnalités

Sauf que le 20 avril dernier, les administrateurs du site ont reçu un courriel leur enjoignant de fermer celui-ci dans les 24 heures, faute de quoi une action en justice pourrait être entreprise. Comme une unique personne physique peut être tenue responsable du contenu du site et pour que celle-ci ne se retrouve pas seule «face à une armée d'avocats», explique les activistes, ils ont alors trouvé une parade: demander à des personnalités de devenir copropriétaires de discreditsuisse.ch en achetant des noms de domaines miroirs renvoyant tous sur l'adresse principale.

Une opération qui a attiré du beau monde, du Nobel Jacques Dubochet à l'humoriste Thomas Wiesel, 32 propriétaires en tout, artistes, scientifiques, politiciens et écologistes. Et qui a fait un joli coup de pub au site, les médias relayant largement l'info la semaine dernière. Si l'intention de Credit Suisse était de faire taire les activistes, c'est plutôt raté et sa démarche se sera révélée particulièrement maladroite. Si toutefois elle l'a bien entreprise.

Car aujourd'hui, deux semaines après l'expiration de l'ultimatum, le site est toujours en ligne. Et devrait le rester encore longtemps. Nous avons en effet contacté l'expéditeur du courriel de menace, qui n'est pas Credit Suisse, mais Global IP action AG. Il s'agit d'une société, détenue majoritairement par Swisscom, qui protège ses clients contre les attaques cybercriminelles. Nous lui avons demandé si elle agissait à la demande expresse de la banque, sur quoi elle se basait pour exiger la fermeture du site et où elle en était d'une éventuelle action en justice.

«C'est une erreur»

La réponse a été surprenante: «Global IP action a fait une erreur», nous avoue-t-on. Expliquant que, en ces temps de coronavirus, le hameçonnage et les activités frauduleuses pullulant sur Internet, la société «n'a pas réalisé, ou trop tard», que ce site émanait d'une ONG. Elle ajoute avoir entrepris cette démarche «sans consulter au préalable Credit Suisse». Elle rappelle qu'elle a agit ainsi car le site n'avait pas d'impressum et que le nom du propriétaire du domaine était caché, ce qu'elle a jugé «inhabituel». Contacté à son tour, le service de presse de Credit Suisse nous renvoie à cette explication et dit ne vouloir faire aucun commentaire sur cette affaire.

Discreditsuisse.ch n'a-t-il donc jamais eu à craindre des foudres du géant bancaire? Les membres de Roger Wake Up ne croient pas à cette explication, pensant qu'il ne s'agit que d'«une réponse de communiquant» à leur riposte. Ils mettent notamment en doute les explications de Global IP. Selon eux, cacher le nom du propriétaire d'un domaine n'a rien d'inhabituel et exiger la fermeture d'un site sur de vagues soupçons de hameçonnage n'est pas une erreur que peut commettre une entreprise de la taille et de la réputation de Global IP. Ils constatent également que la société, qui avait écrit dans son message du 20 avril que discreditsuisse.ch était diffamatoire pour son client, ne donne aucune explication sur ce qu'elle juge diffamatoire.«Si les propos du site pouvaient être considérés un tant soit peu diffamatoires, cela fait longtemps que leurs avocats nous auraient rappelés à l’ordre».

Pas d'excuses

Ni Global Ip ni Credit Suisse n'ont envoyé le moindre rectificatif ou la moindre excuse aux activistes du climat suite à cette «erreur». Nous avons contacté plusieurs des copropriétaires du site, aucun n'a rien reçu non plus, ni menaces, ni explications. L'ancien conseiller d'État vaudois Vert, Philippe Biéler, juge très probable que Credit suisse ait imaginé cette histoire d'erreur «pour se tirer d'épaisseur» (se sortir d'embarras) . «Si leur explication est la bonne, ils auraient pu le dire tout de suite, au moins au propriétaire du site initial. Pour ma part, je serais très heureux de recevoir une réponse officielle de leur part.»

Le metteur en scène Denis Maillefer avoue n'avoir aucun indice pour savoir si l'explication de l'erreur tient ou non. «Mais je regrette presque que cette histoire n'aille pas jusqu'à un nouveau procès. Cela aurait fait parler du réchauffement climatique et de ceux qui y contribuent.» Quant à Rémy Pagani, conseiller administratif de Genève (Ensemble à gauche), qui se réjouit d'ailleurs d'être copropriéaire du site, («pour une fois que je suis propriétaire de quelque chose»), il est prêt à croire la réponse de Global IP. «Et faute avouée est à moitié pardonnée.»

Alors, qu'il s'agisse d'un rétropédalage de la banque ou d'une initiative précipitée et malheureuse de la société de services, une chose semble sûre: le site des activistes du climat n'a rien à craindre pour le moment.

Michel Pralong

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