Les avatars de Gilles Jobin en orbite pour le Festival de Sundance
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SpectacleLes avatars de Gilles Jobin en orbite pour le Festival de Sundance

La Cie se produira en direct depuis Genève avec sa création digitale «Cosmogony». À voir depuis une station spatiale virtuelle créée pour l’occasion.

par
Christophe Pinol
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«Les mouvements sont capturés à Genève, découpés en «bits» numériques et envoyés instantanément via le cyberespace pour apparaître sous forme d’avatars, à l’écran et en temps réel pour un public en direct, à des milliers de kilomètres du studio.»

«Les mouvements sont capturés à Genève, découpés en «bits» numériques et envoyés instantanément via le cyberespace pour apparaître sous forme d’avatars, à l’écran et en temps réel pour un public en direct, à des milliers de kilomètres du studio.»

Cie Gilles Jobin
«C’est en quelque sorte du cinéma en temps réel que l’on pourrait projeter au même moment dans tout un parc de salles, comme ces opéras visionnés dans 600 ou 700 salles à travers le monde»

«C’est en quelque sorte du cinéma en temps réel que l’on pourrait projeter au même moment dans tout un parc de salles, comme ces opéras visionnés dans 600 ou 700 salles à travers le monde»

Cie Gilles Jobin
Depuis Genève la création numérique «Cosmogony» sera  retransmise en direct dans le cadre du prestigieux festival du film de Sundance, aux États-Unis.

Depuis Genève la création numérique «Cosmogony» sera retransmise en direct dans le cadre du prestigieux festival du film de Sundance, aux États-Unis.

Cie Gilles Jobin

Les artistes ont beau continuer à se produire sur scène tant bien que mal, malgré la pandémie, c’est depuis leur petit studio de danse genevois que le chorégraphe Gilles Jobin et sa compagnie s’apprêtent à présenter «Cosmogony», une création digitale retransmise en direct dans le cadre du prestigieux festival du film de Sundance, du 20 au 28 janvier.

Il est presque 18 h à Genève, lorsqu’on frappe à la porte du studio. Quelques jours avant les projections officielles, nous avons rendez-vous pour assister à la répétition générale du spectacle, elle aussi retransmise en direct à Sundance, où il est un peu moins de 9 h du matin.

Ambiance décontractée dans les locaux de la cité de Calvin: Gilles Jobin nous accueille tout sourire, son habituelle casquette vissée sur le crâne, tandis que les danseurs sont déjà en train de s’échauffer au fond de l’atelier. Ils sont trois et portent leur combinaison noire, garnie de marqueurs qui vont permettre à la trentaine de caméras infrarouges disséminées au plafond de capter le moindre de leurs mouvements.

Au sol, un quadrillage délimite l’espace de capture. Tout autour, 3 écrans de projection géants et deux téléviseurs permettent aux danseurs d’avoir un retour visuel des mouvements qu’ils vont imprimer aux différents avatars de la production numérique. Sur l’un des nombreux moniteurs de contrôle du directeur technique, on peut d’ailleurs voir le programme à l’œuvre, décortiquant en mode «fil de fer» les pas de danse de Susana Panadés Diaz, artiste principale de la troupe.

Une bande-annonce du spectacle «Cosmogony»

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«Les mouvements sont capturés à Genève, nous explique Gilles Jobin, découpés en «bits» numériques et envoyés instantanément via le cyberespace pour apparaître sous forme d’avatars, à l’écran et en temps réel pour un public en direct, à des milliers de kilomètres de notre studio. Là, il se trouve que nos trois interprètes sont au même endroit, mais on pourrait en avoir un supplémentaire en Chine, un autre en Australie, et tous les rassembler dans la même performance… C’est en quelque sorte du cinéma en temps réel que l’on pourrait projeter au même moment dans tout un parc de salles, comme ces opéras visionnés dans 600 ou 700 salles à travers le monde».

Co-fondé par Robert Redford et réputé pour dénicher les futurs talents, le festival de Sundance était encore supposé se dérouler de manière hybride, à la fois en présentiel et en ligne, il y a quelques semaines. Mais face à la recrudescence du variant Omicron, les organisateurs ont décidé de basculer entièrement en ligne. Pas de chamboulement à la clef pour la compagnie romande dont les représentations devaient de toute façon se dérouler dans un cinéma virtuel. Seule l’une d’entre elles aurait dû être projetée en simultané dans une véritable salle, devant un public de 300 ou 400 personnes. Elle a simplement été annulée.

Devant et derrière la scène virtuelle.

dr

Mais quelque part, cette version online est une aubaine pour le public romand qui n’a du coup pas besoin de faire le voyage jusqu’aux montagnes enneigées de l’Utah pour assister aux projections. Il suffit désormais de souscrire à un abonnement «Explorer Pass» (environ 50 francs) pour avoir accès non seulement à toute la section VR du festival, mais également à celle des courts métrages, ainsi qu’à quelques séries télé indépendantes. La section des longs métrages, elle, restant uniquement réservée au territoire américain. Attention, les projections ont beau être virtuelles, les places sont limitées.

Une fois son compte ouvert, on crée son avatar qui permettra de se téléporter dans le «New Frontier», un vaisseau spatial placé en orbite autour de la terre. C’est là qu’on retrouvera les principales activités du festival online: la salle de cinéma dédiée aux projections VR, l’espace social Film Party pour nouer contact avec les autres festivaliers, des salles dédiées à des fêtes endiablées… Le tout évidemment en mode tout ce qu’il a de plus virtuel, accessible soit à travers un casque VR, soit en 2D depuis l’écran de son ordinateur.

À Genève, alors que la répétition générale est sur le point de débuter, un laptop nous donne justement un aperçu de ce qui se déroule actuellement dans le cinéma virtuel, à quelques minutes du début de la projection: une poignée d’avatars – ceux des organisateurs actuellement connectés – prennent place dans l’immense salle de cinéma pour assister à la représentation. Avec un casque VR sur la tête, il suffirait de regarder autour de soi pour admirer les lieux, découvrir ses voisins de siège, entamer une discussion… Sur l’écran PC, l’immersion est forcément moindre mais on contrôle les déplacements de son avatar du clavier. Et d’un clic, on peut faire en sorte que le film projeté sur la Toile virtuelle occupe la totalité de l’écran de notre ordinateur, en escamotant l’environnement de la salle.

Née en pleine période Covid-19

«Cosmogony est une pièce née en pleine période Covid-19, qu’on a créée de manière impromptue en se basant sur des technologies que l’on était en train de développer pour la scène, continue le chorégraphe. Mais elle est finalement devenue la synthèse parfaite de ce qu’on a fait ces quatre dernières années. C’est d’ailleurs l’une des meilleures pièces qu’on ait montée depuis longtemps. Là, pour le festival de Sundance, on l’a retouchée en améliorant certains éléments graphiques, notamment au niveau des avatars, et en changeant des aspects de la chorégraphie, en améliorant la lumière… C’est du spectacle vivant. C’est d’ailleurs ce qui m’excite avec ce projet: pouvoir continuer à travailler de la même manière qu’on le faisait sur scène».

Du côté de Sundance, la régie annonce des problèmes de connexion et le spectacle commence un peu en retard. Les danseurs se mettent finalement en mouvement et se métamorphosent alors, à l’écran, en avatars fabuleux. Les uns évoluant au cœur d’une ville aux consonances asiatiques ou au sommet d’une montagne, les autres se retrouvant à incarner des géants capables d’enjamber les buildings, ou encore lâchés dans le ciel en chute libre… Le tout sous la musique envoûtante du groupe zurichois de Doom Metal, Tar Pond, et à travers les décors conçus par Tristan Siodlak, véritable sculpteur de réalité virtuelle.

Quand les bugs s’en mêlent

Mais en plein milieu de la représentation, c’est le bug! L’ordinateur gérant la capture de mouvement rend tout à coup l’âme, laissant les avatars figés – «Pas grave, continuez!» lance Gilles Jobin aux danseurs – et il faudra deux minutes à l’équipe pour relancer le programme. «C’est la première fois que ça nous arrive, nous explique le directeur technique Hugo Cahn, après avoir sué à grosses gouttes. Le soft a crashé, probablement fatigué d’avoir tourné toute la journée. On va devoir changer d’ordinateur pour en installer un autre doté d’un processeur plus puissant».

La danseuse Susana Paredés Diaz nous confie que ce sont justement ces crashs informatiques qui font la difficulté de son travail. «Tu es parfois forcée d’attendre longtemps pendant qu’ils essayent de résoudre un problème. Et pour le corps, qui doit rester chaud et pouvoir repartir à pleine puissance aussitôt la panne résolue, ce n’est pas facile».

Sans filet le lundi 24 janvier

Pour l’heure, toute l’équipe attend maintenant la première représentation de pied ferme, prévue lundi 24 janvier. Le patron de la compagnie voit-il dans ce type de spectacle l’avenir de la danse contemporaine? «C’est en tout cas ce qui nous permet d’exister aujourd’hui. Là où le Cirque du Soleil licenciait le 95% de sa troupe en plein Covid, nous, avec notre petite équipe, on a pu continuer à se produire. Aujourd’hui, on peut assurer un spectacle à 14 h pour la Chine, à 20 h pour Paris, Berlin ou Zurich, et même les trois en simultané… Ça nous permet de proposer de tout petits prix puisqu’il n’y a plus de frais de déplacement, d’hôtel, de défraiements… Pas de voiture à réserver pour nous attendre à l’aéroport et qu’au lieu de 4 journées de travail, on n’en facture plus qu’une seule. Alors le jour où on sortira enfin de cette crise, on reviendra sur scène, bien sûr. Mais en attendant, je profite pleinement de ce formidable outil de travail que représente la technologie».

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