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SociétéLes bambins accros aux tablettes

De plus en plus de tout-petits ne peuvent plus se passer des écrans tactiles. Mutation positive ou dérive dangereuse?

par
Saskia Galitch
Selon les spécialistes, les écrans tactiles présentent un réel intérêt pour le développement des petits enfants.

Selon les spécialistes, les écrans tactiles présentent un réel intérêt pour le développement des petits enfants.

Alessandro della Valle

«Mais pourquoi ça marche pas?» Rageur, Tim, 3 ans, tapote frénétiquement son crayon sur une feuille de papier, sans comprendre pourquoi la couleur ne s'étale pas comme quand il fait des coloriages sur l'iPad familial. Pour sa part, Marie, 4 ans, indifférente à la discussion qui enflamme sa maman et l'une de ses copines, reconstitue un dinosaure dont les membres sont éparpillés aux quatre coins de son écran. Quant à Léo, 17 mois, il suffit que son papa lui mette son smartphone en mains pour que ce diablotin hurlant se mue en angelot béat… Des scènes banales, mais qui illustrent bien une nouvelle réalité: les tablettes et joujoux numériques sont devenus des doudous 2.0 qui, comme les pattes ou les peluches, calment, rassurent et consolent.

En France, ce phénomène est même chiffré. Une enquête réalisée en septembre 2012 montre que 3 familles sur 10 sont équipées en tactile. Dans ces foyers, 71% des enfants de 1 à 6 ans sont habitués aux écrans tactiles. Aucune étude similaire n'est disponible en Suisse et, à l'Office fédéral de la statistique, on se refuse à faire des projections. Néanmoins, sachant que 80% des ménages helvètes ont au moins un ordinateur et «vu notre niveau de vie», il est plausible d'imaginer des résultats assez comparables.

Évolution ou dérive?

Et que penser de cette tendance? S'agit-il d'une mutation favorable au développement psycho-socio-émotionnel des bambins? D'une dérive potentiellement inquiétante? Pour le Dr Michael Stora, psychologue, psychanalyste et fondateur de l'Observatoire des mondes numériques, il ne faut surtout pas «diaboliser les écrans». Parce que «bien utilisée, une tablette présente un réel intérêt». Pour lui, «l'écran tactile permet par exemple au petit de manipuler une image ou une information pour se l'approprier. Par le jeu, il peut avoir une fonction de validation des acquis. Et l'enfant adore jouer par «essai-erreur». En fait, la mauvaise réponse lui permet de trouver la bonne, alors qu'à l'école ou dans la société, les solutions incorrectes sont sanctionnées».

Une question de repères

Nettement plus réservé, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron juge pour sa part «nuisible» l'usage d'une tablette avant 3 ans. Pourquoi? Coauteur d'un rapport largement consacré à cette problématique pour l'Académie des sciences française et qui sera présenté en janvier 2013, il parle de développement inadéquat. Il explique ainsi que le petit «a d'abord besoin de repères spatiaux – interactions avec son environnement impliquant la vue, le toucher, le goût, etc. – et temporels que seuls les jouets traditionnels et les livres permettent d'acquérir». Conscient de cette «doudouification» des tablettes, il s'inquiète, estimant qu'en étant trop jeune et trop souvent face à des écrans, un marmouset peut avoir «des difficultés à construire une pensée logique et organisée». En d'autres termes, «ceux qui savent utiliser des cubes réels gagneront peut-être à utiliser des cubes virtuels, mais ceux qui ne l'ont jamais fait auront probablement tout à y perdre», dit-il.

De nouveaux acquis

Un point de vue que le Dr Stora nuance: «Il est vrai que la motricité fine, comme le coloriage, par exemple, ne s'acquiert pas via un écran tactile mais bien avec des feuilles et des crayons. Mais l'un n'empêche pas l'autre et l'enfant peut commencer à se jouer des codes couleur, créer un bonhomme à peau verte et à cheveux bleus… Ce n'est pas le même acquis, mais c'est un nouveau plaisir!» Il poursuit: «Je trouve dommage que l'on se bloque sur les écrans sans penser plus aux contenus.» Les contenus, justement… Les parents ne risquent-ils pas de chercher à surstimuler leur enfant avec des applis «ludo-éducatives»? «Vouloir que son pitchoun devienne trop tôt un champion des compétences cognitives est une forme de violence. Il faut lui donner des jeux (et j'insiste sur le mot jeux!) adaptés à son âge afin qu'il ne soit pas confronté sans arrêt à l'échec, mais qu'il puisse au contraire acquérir des compétences en s'amusant.»

Un amusement facilement chronophage, non? «Il faut bien sûr mettre des limites de temps en fonction de l'âge», note le psychiatre. Qui, tout comme Serge Tisseron, souligne que les plus petits devraient être «accompagnés» dans leur utilisation d'une tablette: «Pour un tout-petit, l'objet avec lequel il préfère agir, c'est son papa, sa maman ou tout au moins un autre être humain», relève-t-il. Tandis que son confrère ajoute qu'idéalement les parents devraient «commenter les jeux et expliquer le cheminement de l'histoire». Autrement dit, rester aux côtés de l'enfant et ne pas transformer les nouveaux doudous en nounous.

La révolution des doudous

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