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MusiqueLes brillantes utopies de Björk

Avec «Utopia», un 10e album entre electro organique et retour aux sources, la chanteuse islandaise propose sa vision d'un monde amélioré.

par
Caroline Piccinin

Sur «Arisen My Senses», un gazouillis entre oiseaux véritables et ordinateurs ouvre la voie à cette voix, unique et lancinante, celle de Björk. Ce titre ouvre «Utopia», le 10e album solo que la chanteuse islandaise de 52 ans offre au monde aujourd'hui. Ce disque, qui sonne comme un retour à ses «Debut» (si l'on ne prend pas en compte son premier album éponyme alors qu'elle avait 12 ans, il y a quarante ans), retournera quiconque a un jour aimé son univers si singulier. Loin des concepts difficilement accessibles de ses deux précédents albums – «Bio­phi­lia» en 2011 puis «Vulnicura» en 2015 qui accompagnait une ré­tros­pec­tive de son œuvre au Musée d'art mo­derne de New York – «Utopia» s'aborde avec les tripes, étant donné qu'il semble sorti des entrailles de l'artiste.

L'union fait la force

Björk avait sorti «Vulnicura» dans une période de vie pleine de détresse et de souffrances suite à sa rupture avec l'ar­tiste Mat­thew Bar­ney, son compagnon de longue date. De la noirceur de cette déchirure, la voici qui a construit «Utopia» en réponse et en duo avec le producteur vé­né­zué­lien Ale­jan­dro Ghersi alias «Arca». Une union artistique qui s'est jouée entre New York et Reykjavik. Dans un entretien rare à Télérama, la chanteuse a expliqué avoir vécu cette phase créative comme un échange complémentaire. «D'ha­bi­tude, il y en a tou­jours un qui veut prendre le pou­voir. Comme en amour, trop sou­vent hélas. J'ai vécu ma col­la­bo­ra­tion avec lui comme l'union pa­ci­fique de deux forces.» De cette union sont nées quatorze pistes dont la pierre angulaire est «Body Memory», un titre chamanique de quasi 10 minutes. «C'est un ma­ni­feste pour la vie. Ne plus analy­ser — pour ne pas lais­ser nos né­vroses prendre le pou­voir en nous plon­geant dans un gouffre d'an­xiété —, mais s'ap­puyer sur l'ins­tinct du corps pour re­nouer avec tout ce qui nous relie à la vie. Si l'on n'ar­rive plus à aimer, à être une mère, à faire l'amour, à se fondre dans la na­ture, à af­fron­ter l'ave­nir, notre corps, lui, s'en sou­vient. Il suf­fit de le lais­ser faire, de lui faire confiance.»

Cette confiance on la ressent en continuant l'écoute. Comme une balade dans une forêt enchanteresse avec pour sonorités de fonds, comme sur «Loss», des harpes, des flûtes, un orchestre de 12 flûtistes islandaises précisément, et toujours cette voix qui avance, parfois à petits pas feutrés. Sublime.

Héritage

Sur «Tabula Rasa», sorte de requiem 3.0, Björk manifeste à ses enfants et au monde qu'il est temps d'œuvrer pour plus d'équilibre. «Faisons table rase pour mes enfants. Nettoyons tout et brisons les chaînes du patriarcat. Il est l'heure pour les femmes de se lever, ne restons pas à terre. Il est l'heure, le monde écoute.» Arrive «Saint», avant-dernier titre de cet album de plus d'une heure. On entend de nouveau des oiseaux, cette symphonie de flûtes, puis la chanteuse qui enveloppe de bienveillance celles qui prennent soin des autres, rêvant toujours d'un monde meilleur. Encore et encore. «La musique guérit aussi. Je suis là pour défendre ça», clame-t-elle avant d'ouvrir sur la pièce finale, «Future Forever», où sa voix virevolte comme un flocon de neige dans un étui cristallin.

Des tenues audacieuses

C'est un exquis melting-pot de sonorités et de matières que nous offre la subtile chanteuse qui, depuis quelques années, se glisse sous les fards et les tenues les plus audacieuses. Pour «Utopia», elle a confié son visage à son ami artiste James Merry. Il a créé des drôles de fleurs mêlées ici aux visions de l'artiste Jesse Kanda et de la styliste berlinoise Hungry. Ses tenues sont toujours énormes et énigmatiques, comme dans le clip de «The Gate», où elle porte une incroyable robe lumineuse. C'est une création d'Alessandro Michele (Gucci) qui a nécessité 550 heures de fabrication et des mètres de tissus. Encore du vertigineux, rien n'est anodin. Maintenant, il ne reste plus qu'à faire des incantations aux dieux de cet utopique univers pour que l'on ait une chance de croiser la route de Björk l'été prochain en festival…

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