05.06.2020 à 08:11

SuisseLes cinémas rallument leurs projecteurs ce samedi

Le 6 juin, la plupart des salles rouvrent après 3 mois d’inactivité. Les mesures de protection et la programmation sont au cœur des préoccupations. Les exploitants nous racontent.

par
lematin.ch

Pour les amateurs de cinéma, c’est la libération: les salles obscures rouvrent enfin! Le samedi 6 juin pour la plupart. Du côté des exploitants, le soulagement est bien entendu énorme mais tout n’est pas rose pour autant. Les capacités d’accueil seront réduites (300 personnes maximum par salles), avec moins de séances pour laisser le temps au public d’aller et venir avec les ralentissements que vont provoquer les mesures de protection… Il faudra surtout s’accommoder d’une programmation plutôt maigre ces prochaines semaines. Mais le plaisir de la salle obscure et de l’écran géant, eux, seront bien là. En parallèle, Allianz Cinema annonce l’arrivée d’un Drive In dans une vingtaine de villes en Suisse, à partir du 27 juin (on en saura plus autour du 15 juin).

Reste à voir si les gens auront envie de se replonger dans l’intimité confinée des salles… On fait le point avec quelques-uns des principaux exploitants du parc romand.

Venanzio Di Bacco, directeur de Pathé Suisse (salles à Genève, Lausanne, Bâle…): «Aller au cinéma, c’est quelque part un retour à la normalité, un symbole fort pour la sortie de cette crise. On rouvre le 6 juin, avec des films qui étaient à l’affiche au moment où nous avons dû fermer, «Judy», «Invisible Man» ou «Dark Waters», mais aussi quelques nouveautés comme «Bloodshot» avec Vin Diesel ou «The Hunt». Et puis on va essayer de programmer ces prochaines semaines des classiques que les jeunes n’ont peut-être pas eu l’occasion de voir sur grand écran, comme toute la série des «Fast & Furious» ou encore des films comme «Spartacus» ou «Gladiator».

Didier Zuchuat, exploitant des cinémas Empire et Ciné 17 (Genève): «On rouvre le 6 juin avec des films inédits: «The Report», produit par Steven Soderbergh, avec Adam Driver et Annette Bening; «Untouchable», documentaire saisissant sur Harvey Weinstein, et «Emma», adaptation de Jane Austen. Mais j’ai dû me battre pour convaincre les distributeurs qui ne voulaient pas sortir ces films en Suisse romande. J’ai dû dénicher des copies de festival, avec sous-titres français, et faire moi-même mes affiches. Et puis je vais aussi enfin pouvoir montrer cette magnifique copie numérique 4K de «Shining» version longue restaurée, découverte au Festival de Cannes l’an passé».

Paolo Moretti, directeur du Grütli (Genève): «Le soulagement est énorme: une salle fermée, c’est d’une tristesse infinie. On rouvre le mercredi 10, le jour du cinéma, de quoi nous permettre de peaufiner notre programmation. On n’est pas un cinéma comme les autres puisqu’en plus de premières visions – on aura notamment «Mare» en avant-première en présence de sa réalisatrice, Andréa Staka, et le thriller «Queen & Slim» –, on propose aussi des rétrospectives. On a ainsi préparé spécialement pour la réouverture celle de Billy Wilder. On aurait pu se contenter de programmer celle de Fritz Lang, qui était prête pour le mois d’avril, mais on a préféré opter pour un programme plus léger, plus festif, plus adapté à la reprise».

Edna Epelbaum, directrice du groupe Cinepel (salles à Delémont, La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Bienne…): «On rouvre également une partie de nos salles le 6 juin, avec un panachage de films familiaux («Sonic, le film», «En avant»), d’action («Bloodshot»)», français («La bonne épouse»), ou encore le documentaire «Woman». On a surtout créé un billet de cinéma solidaire à CHF 8.- dans l’idée d’aider les gens qui ont perdu leur travail ou se retrouvent au chômage partiel. On veut éviter de jouer la police de la pauvreté et le système sera donc basé sur la confiance. Si les gens estiment en avoir besoin, ils peuvent simplement le demander à la caisse. Mais aussi soutenir notre action en faisant un don».

Laurent Dutoit, directeur des cinémas Scala (Genève) et directeur de la société de distribution Agora Films: «On reprend nous aussi à partir du 6 juin, avec des films qui étaient à l’affiche au mois de mars: «La belle épouse», «Woman», «Citoyen Nobel» et «Dark Waters». Mais les semaines suivantes vont être pauvre. C’est pour cette raison que je ne rouvre que le Nord Sud, et dans l’immédiat pas le City. Les Scala, eux, sont en rénovation, comme prévu. La bonne nouvelle, c’est la réouverture des salles en France le 22 juin, ce qui permettra à quelques films supplémentaires de se positionner à ce moment-là. Il faut savoir qu’en Romandie on est majoritairement dépendant des sorties françaises puisque la plupart des distributeurs ont l’interdiction de sortir les films avant la France».

Edouard Stöckli, directeur du groupe Arena (salles à Genève et Fribourg): «Pour ma part, j’estime qu’il n’y a pas assez de films à disposition en Suisse romande pour remplir mes salles et on ouvrira le 24 juin, juste après la France. En Suisse alémanique, je rouvre le 6 car l’offre est plus importante. J’ai aussi l’impression que les gens y sont plus enthousiastes à l’idée de reprise. Les romands me semblent encore un peu préoccupés par les conditions de sécurité».

Mesures de protection

Didier Zuchuat: «On va devoir demander l’identité et les coordonnées des spectateurs. On a aussi dû revoir toute notre billetterie automatique: l’achat d’un seul billet bloque maintenant automatiquement les sièges de part et d’autre. En groupe, les places sont réservées côte à côte en gardant une place de libre à chaque extrémité. Les ouvreurs auront des visières de plastique et les billets fonctionneront avec un QR code pour éviter manipulations et contacts. Ils indiqueront surtout les sièges utilisés de manière à pouvoir les désinfecter entre chaque séance. On va aussi éviter les croisements de flux entre les entrées et les sorties de salles».

Laurent Dutoit: «On va bien sûr appliquer toutes les conditions de sécurité requises par ProCinéma. Le port des masques est recommandé, mais on va peut-être se retrouver dans la configuration des transports publics: souvent pratiqué aux heures de pointe mais rarement quand l’affluence est faible».

Venanzio Di Bacco: «On va limiter le contact au maximum entre employés et public. Les billets ne pourront ainsi être achetés que sur notre site. Les gens pourront même réserver leurs boissons et popcorn à l’avance à travers nos combos les plus populaires et il suffira de passer au bar en montrant simplement son QR code. Ça va nous permettre de fluidifier au maximum les files d’attente. On va aussi créer des cheminements très précis pour chaque salle et éviter au maximum les films projetés au même horaire».

Une reprise incertaine

Laurent Dutoit: «Les 3 mois écoulés ont été difficiles, mais les 6 prochains risquent de l’être tout autant, si ce n’est plus. Dans la mesure où on rouvre dans un marché très incertain. Pour un distributeur, c’est difficile de lancer des films avec de gros enjeux. Et ce qui manque actuellement, c’est un plan de soutien pour limiter les risques des distributeurs et les inciter à sortir des films à fort potentiel, ce qui permettrait de relancer la machine».

Venanzio Di Bacco: «Les signes de reprise sont encourageants. A travers les réseaux sociaux, on a reçu beaucoup de feedbacks enthousiastes depuis l’annonce de notre réouverture. On a surtout suivi l’ouverture de Pathé Hollande, le 1er juin, où les préventes de billets ont bien marché, malgré des restrictions plus importantes qu’en Suisse. Les gens sont heureux de revenir en salles, de quitter leur canapé».

Vers une évolution du fonctionnement des salles

Paolo Moretti: «Durant le confinement, nous avons développé une collaboration avec plusieurs plateformes de streaming pour proposer à notre public des films dans l’esprit de nos salles. On a vu que ça avait suscité de l’intérêt, que les habitudes évoluent et on a envie de continuer sur notre lancée. Cette fois en parallèle de notre programmation. Je crois que c’est quelque chose qui peut être complémentaire et apporter une certaine richesse».

Venanzio Di Bacco: «On a besoin des blockbusters pour équilibrer notre rentabilité. Et envisager les prochains, comme «Tenet», «Mulan» ou «Wonder Woman», soumis à une capacité réduite avec ce système d’un siège libre sur deux, c’est difficile. Ça nous force à repenser notre fonctionnement. On va essayer d’offrir à nos public la possibilité de voir les films dans plusieurs salles, à d’autres moments de la journée. Peut-être les gens vont-ils aussi maintenant éviter la foule des weekends et s’étaler un peu plus durant la semaine…».

Christophe Pinol

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